Annulation du «plus grand film de Robert Lepage»

Québec — En refusant de financer le projet de film La Trilogie des dragons, Téléfilm Canada a privé les Québécois de ce qui aurait été le meilleur film de Robert Lepage, soutient son producteur, Mario Saint-Laurent.

«Je ne dis pas ça parce que je travaille avec lui, mais vraiment, ç'aurait été son plus grand film, j'en suis convaincu. Pour une fois, on lui aurait donné les moyens de ses ambitions, a-t-il commenté. Le gouvernement est toujours enclin à se réjouir de la visibilité qu'apportent des artistes comme Robert Lepage au pays, mais quand vient le temps de le soutenir, il recule!»

Après avoir vu sa demande de financement rejetée par Téléfilm Canada, Robert Lepage a annoncé cette semaine qu'il abandonnait le projet La Trilogie des dragons. Inspiré de la pièce du même nom, le film devait être tourné en août et en septembre dans la capitale. Il s'agissait d'un film d'époque, l'histoire se déroulant dans trois pays différents à travers plusieurs générations.

L'équipe de Robert Lepage demandait à Téléfilm de lui accorder entre 1,5 et 1,8 million sur un budget total de plus de sept millions. Des partenaires français et Robert Lepage lui-même s'étaient engagés à en financer une partie. La SODEC avait aussi donné son appui financier.

Or, a expliqué M. Saint-Laurent, le refus de Téléfilm, il y a trois semaines, a eu raison du projet. Certains des principaux comédiens étaient déjà sollicités par d'autres producteurs, tout comme les techniciens, et il était impossible de reporter le tournage. «Nous avions peu de temps pour trouver des solutions de rechange. On était lié par le scénario. Ça se passe en été, et je ne peux pas créer des scènes d'été l'hiver.»

Robert Lepage est un des 43 cinéastes à avoir dénoncé, dans une lettre aux médias publiée aujourd'hui, la politique de soutien à la performance de Téléfilm Canada. Cette politique, ont-ils écrit, favorise quelques gros producteurs au détriment de nombreux films de qualité. «Le système des enveloppes à la performance crée une tendance lourde à la production de films de plus en plus commerciaux puisque les succès au box-office garantissent un financement automatique quelle que soit la valeur culturelle des projets.»

Intervention en Chambre du Bloc québécois

Citant l'exemple de La Trilogie des dragons hier en Chambre, des députés du Bloc québécois se sont joints au cortège de critiques. «L'annulation du tournage du long métrage La Trilogie des dragons en raison d'un manque de financement démontre que le Bloc québécois a raison de réclamer une hausse des budgets de Téléfilm Canada, a déploré le député de Saint-Lambert, Maka Kotto. Il est toutefois extrêmement dommage que ce soient les Québécois, et particulièrement les gens de Québec aujourd'hui, qui doivent payer le prix du manque d'intérêt du gouvernement conservateur à l'endroit de notre industrie culturelle.»

Collaboratrice du Devoir

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1 commentaire
  • Brigitte-Alexandre Bussière L'Union des Consommateurs - Inscrite 7 juillet 2006 12 h 16

    Un mot à monsieur Lepage

    Monsieur Lepage

    J'apprécie grandement l'Oeuvre et l'artiste que vous êtes. Chaque fois que j'ai eu le plaisir ou le bonheur de voir un projet vôtre où auquel vous avez contribué, ce fut, chaque fois, pour moi, un moment intense en émotion et en intelligence humaine. Vous donnez à vivre de grands moments qu'il fait bon de voir et revoir.

    Monsieur, vous êtes immense.

    Je regrette profondément que vous abandonniez la version cinématographique de La Trilogie des Dragons...

    J'ai vu cette pièce dans mes premières années d'études à Montréal. Je débarquais du centre du Québec et n'avais pas vu grand'chose en dehors des quelques fous (comme un Pierre Bourgault instruisant une salle de 8 personnes sur l'histoire du R.I.N.) qui s'arrêtaient au centre culturel de Drummondville (même Sylvain Lelièvre a chanté qu'il n'avait jamais chanté à Drummondville!) et des films de répertoire diffusé l'été durant à l'antenne de «Radio-Québec»...

    L'idée même de monter une pièce en dehors d'un lieu théâtral prévu spécifiquement pour la chose m'a apporté beaucoup. D'abord dans au plan culturel puis au plan de la créativité personnelle. Mes tableaux sont sortis de leur cadre, mes explorations théâtrales ont squatté la vieille carcasse de l'usine Redpath abandonnée sur le flan du canal Lachine comme une baleine échouée... Et l'idée de la pièce, la longue promenade qu'on y fait en quête de la route de l'Ouest, de l'Orient, de l'autre tout simplement... Une main tendue à l'accueil, au partage et à la découverte. Je suis venue à votre création en venant à Montréal avec une main tendue et une ouverture sur le monde et sur «mon» monde...

    La richesse de votre imaginaire, les subtilités de vos créations et le raffinement de votre écriture ne gagnent en rien à être en butte contre la recherche de financement.

    Abandonner le projet de la version cinématographique de La Trilogie des Dragons et fermer votre maison de production est une erreur à mon sens mais je comprends très bien que vous ne sachiez plus quoi faire d'autres et que vous sentiez le besoin de marquer, stratégiquement, votre mécontentement et votre déception. La réalisation du film aurait permis à bon nombre de personnes ici et à travers le monde d'apprécier l'oeuvre, de découvrir le créateur, de plonger dans l'univers Lepage, sans égard aux barrières du média, de la langue, du mode de diffusion, etc.

    Depuis deux jours, dans les milieux que je fréquente, il n'est question que de cela, de la fermeture de votre boîte de production, de votre éventuel exode complet... Et chacun déplore, à sa manière, ce cul de sac constaté.

    Je n'ai pas de solution de rechange à proposer. Je ne connais personne d'important ou d'influent. Je n'ai pas de fortune personnelle. Et je vois, en la levée de fonds auprès du public, une bien sordide alternative au financement étatique, à l'heure où la culture ne devrait plus croupir dans la fange de la mendicité.

    Je vous offre, en bouquet, ma seule valeur: ma parole citoyenne en appui à votre création, quelle qu'en seront les formes que vous choisirez de lui faire adopter et peu m'importe les lieux d'où elle me parviendra. Je vous suivrai, même de loin, comme on suit un ami en déplacement à l'étranger.

    Bon voyage, monsieur Lepage! Que les vents vous soient favorables.

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    brigit-alexandre bussière
    1851 rue Panet, Montréal (Québec) H2L 3A1
    T: (514) 527-8142

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    ...la vie est parfois grave, souvent légère - jamais sérieuse.
    (Christian Bobin, L'éloignement du monde)
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