Télévision - Enfer, damnation et grandiloquence

Josée Dayan, la redoutable impératrice de la télévision française (Balzac, Le Comte de Monte-Cristo, Les Misérables, etc.), celle qui exige des budgets pharaoniques et réussit à convaincre des stars de cinéma (dont Gérard Depardieu) de ne pas bouder le petit écran, récidive avec Les Rois maudits. Elle n'a jamais eu peur des défis et celui-ci était de taille: l'oeuvre de l'écrivain Maurice Druon avait déjà fait l'objet d'une adaptation signée Claude Barma en 1972 et constitue, encore à ce jour, un des plus grands succès de la télévision française, époque ORTF. Encore aujourd'hui, certains admirateurs lui vouent un culte comparable au zèle de l'ordre des Templiers dans la France du XIVe siècle dominée par le roi Philippe le Bel...

Barma avait offert une lecture dépouillée et théâtrale de cette histoire rocambolesque, où se mêlent des ingrédients qui ne perdent jamais de leur saveur au fil des époques: décadence, complots, assassinats, trahisons, adultère, etc. Les fatalités qui s'abattent sur la dynastie des Capétiens trouveraient leur origine dans la malédiction proférée par Jacques de Molay (Depardieu), le grand gourou des Templiers, eux qui s'opposaient ouvertement à Philippe le Bel (Tcheky Karyo) et qui en paieront le prix. Mais sur le bûcher, Molay le maudit, lui et sa lignée, pour 13 générations.

Disons que la réalité historique apparaît un peu moins flamboyante (on sait maintenant que les intempéries et les famines relèvent moins du divin que des caprices de la nature et de la bêtise humaine... ) et que les traits de certains personnages, sous la plume de Druon, sont volontairement exagérés. Les rivalités entre Mahaut d'Artois (Jeanne Moreau dans le rôle autrefois tenu par Hélène Duc) et son neveu Robert (Philippe Torreton) sont authentiques, mais la dame est dépeinte comme une Joan Collins moyenâgeuse alors que ses sujets appréciaient sa bonté. Bien sûr, pour atteindre le pouvoir (et surtout s'y maintenir), les enfants de choeur ont rarement du succès... et dans l'univers cauchemardesque des Rois maudits, ils sont vite broyés.

C'est d'ailleurs ce cauchemar de violences, de cruautés et de passions rarement contenues que Josée Dayan illustre, dans une débauche de moyens dont elle ne s'excuse pour ainsi dire jamais. Celle qui ne craint pas d'affirmer faire des films «pour qu'ils se vendent à l'étranger», espérant vivement que «les gens s'en souviennent», utilise une fois encore la carte de la grandiloquence, une rareté dans le paysage télévisuel français. C'est pourquoi on ne lui refuse pas un budget de 24 millions d'euros (environ 34 millions $CAN) pour s'entourer de 40 vedettes du cinéma et du théâtre (Jean-Claude Brialy, Claude Rich, Julie Gayet et, oui, une fois de plus, Hélène Duc), de 300 comédiens (dont Marie de Villepin, la fille de vous savez qui, dans le rôle de la reine Philippa d'Angleterre) et de 2000 figurants.

Comme tout cela ne suffit pas à la reine de la télévision française, elle s'est offert les services du bédéiste et illustrateur Philippe Druillet pour donner au Moyen Âge décrit par Maurice Druon un aspect résolument fantastique, inspiré quelque peu de la démesure du Seigneur des anneaux. Cette grandiloquence contraste avec la langue précieuse et ampoulée de Druon, que certains acteurs ont visiblement de la difficulté à rendre avec une élégance naturelle. Il faut dire que l'auteur des Rois maudits, revenu dans l'actualité moins grâce à Dayan que par ses commentaires sur le «parler québécois» et notre supposée propension aux «féminisations absurdes», n'est pas près de donner à ses personnages un langage accessible aux communs des mortels. Entre des effets spéciaux sophistiqués et

des dialogues qui rappellent la belle époque des téléthéâtres de Radio-Canada, Josée Dayan n'a pas totalement réussi son pari. Mais de là à parler de malédiction...

Les Rois maudits. Une série en cinq épisodes présentée tous les dimanches dès le 2 juillet à 20h sur les ondes de Radio-Canada.

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