La mort, le sourire aux lèvres

Source: Alliance Atlantis Vivafilms
Photo: Source: Alliance Atlantis Vivafilms

Dans Le Secret de ma mère, le nouveau film de Ghyslaine Côté qui sortira en salle le 7 juillet prochain, le rideau se lève sur un petit monde de sourires forcés, de larmes sur commande et de mystères dissimulés sous l'épaisse couche des années. Bref, rarement funérailles auront été aussi grinçantes et réjouissantes!

L'endroit invite au recueillement, mais on fait parfois silence pour épier les conversations; le moment se veut solennel, et tout à coup un grand éclat de rire traverse la pièce, provoquant l'exaspération des uns et le bonheur des autres. Un salon funéraire, ce n'est pas seulement notre dernière station avant le départ vers l'au-delà. C'est aussi, pour ceux qui restent, un lieu de retrouvailles, d'échanges, de solidarités...

L'endroit idéal

Avant qu'elle n'obtienne le privilège (parfois casse-cou) d'ouvrir le Festival des films du monde en 2004 avec Elles étaient cinq, peu de gens connaissaient Ghyslaine Côté. Comédienne formée à l'École nationale de théâtre, elle n'a jamais renoncé au jeu, mais son amour du cinéma l'a menée plus tard à l'université Concordia, signant par la suite quelques courts métrages (dont le percutant Pendant ce temps... ) et un long métrage pour enfants inspiré de la populaire série Pin-Pon (1999). Elle plonge ensuite dans un univers moins coloré, celui du viol et de cette peur des victimes de savoir que leur agresseur, après quelques années de prison, est remis en liberté. Cet hommage au baume apaisant de l'amitié, particulièrement entre jeunes filles, a su toucher les coeurs, et conquérir un large public.

La cinéaste a de la suite dans les idées. Celle qui affectionne Robert Altman pour son habileté «à filmer beaucoup de personnages à la fois et les rendre attachants» nous revient avec une autre galerie de femmes dans Le Secret de ma mère. Alors qu'elle avait donné la chance à de jeunes comédiennes de se faire connaître dans Elles étaient cinq, les actrices du Secret... , dont Ginette Reno, Clémence DesRochers et Céline Bonnier, n'ont vraiment pas besoin de présentation. Et une fois de plus, elles sont cinq, cinq soeurs qui en ont parfois gros sur le coeur et qui, dans le tumulte des années 60, ont fait des choix qui marqueront non seulement leur vie mais aussi celle de leurs enfants. Aujourd'hui, aux funérailles de l'époux de Blanche (Ginette Reno), l'occasion est toute désignée pour qu'enfin éclate la vérité sur les véritables origines de leur progéniture. «C'est l'endroit idéal, car tout le monde est en état de fragilité», précise la cinéaste.

C'est avec de gros yeux et un ton de voix sans équivoque que Ghyslaine Côté m'a précisé que son film n'était pas autobiographique, bien qu'au fil de la conversation, en compagnie de son coscénariste, Martin Girard, elle évoque sa propre famille, nombreuse et tissée serré. Dans le salon funéraire où nous avions rendez-vous (!), elle se souvient de son père, grand amateur de billard, comme Joe, le défunt, incarné dans sa jeunesse par David Boutin et plus tard par Guy Thauvette. Mais ici, ce sont les femmes qui mènent le jeu. «Je porte ces personnages depuis 1993, alors que j'avais écrit un premier scénario autour de la vision de Jeanne sur le couple que formaient ses parents, Blanche et Joe. J'avais surtout envie de parler d'amour et de solidarités filiales, et avec cela, les mensonges et les secrets. Quand j'ai su que Martin [Girard, un ami depuis leurs années d'études à Concordia et le coscénariste de Pendant ce temps] voulait revenir à la scénarisation, j'ai sauté sur l'occasion. J'essayais de le convaincre depuis longtemps!»

Métaphore d'une société

En effet, Martin Girard était occupé ailleurs, critique de cinéma depuis plusieurs années, dont à l'hebdomadaire Voir, et jusqu'en janvier dernier rédacteur en chef de l'agence de presse Médiafilm (remplacé depuis par mon collègue Martin Bilodeau). Pour son premier long métrage en tant que scénariste, il n'a pas joué les mercenaires. «J'ai l'impression que le film m'appartient autant qu'à Ghyslaine, souligne Girard. J'y retrouve mon humour, ma fantaisie et mon goût de faire du cinéma.» Et cette idée de jongler avec les contrastes lui plaisait encore plus. «Ils sont nombreux: la fête [du jour de l'An] et les funérailles, le rire et les larmes, le passé et le présent, l'amour et la haine. L'autre défi d'écriture, c'était la structure complexe du récit, avec plusieurs flash-back et beaucoup de personnages. Et quand tu écris un film avec le mot "secret" dans le titre, tu as intérêt à avoir quelques lapins à sortir de ton chapeau... » En effet, il y en a, «et jusqu'à la toute dernière image», tient-il à préciser.

En plus de l'amitié, ils partagent une même passion du cinéma, se nourrissant de la cinéphilie de l'autre. Elle est d'ailleurs palpable dans une scène particulièrement amusante, un plan-séquence aux allures de musical évoquant les débuts de la vie conjugale de Blanche (Joëlle Morin) et Joe. «C'est un bon exemple de la complicité entre Martin et moi. Il avait écrit la scène avec un ton de comédie musicale et j'adore tourner des plans-séquences [c'était d'ailleurs le grand exploit de Pendant ce temps]. Je ne savais pas de quelle manière la tourner, je n'avais pas de musique pour la répétition et c'est Martin qui m'a parlé de Meet Me in St. Louis, de Vincente Minnelli, pour m'inspirer. J'ai répété trois heures avec une caméra vidéo et j'ai fait 14 prises.» Et Girard de souligner qu'une telle scène, «à Hollywood, c'est l'équivalent d'une semaine de tournage».

À Montréal, Ghyslaine Côté a dû se contenter de 31 jours au total et d'un budget d'environ cinq millions de dollars (vite grugé quand il s'agit d'un film d'époque et que la bande sonore est tapissée de chansons des années yé-yé). Et il y a cette distribution prestigieuse, composée d'une foule d'acteurs chevronnés (dont Catherine Bégin, Paule Baillargeon, Benoît Girard, etc.) et, bien sûr, de la chanteuse Ginette Reno. Chanteuse? Attention: Côté et Girard tiennent à remettre les pendules à l'heure sur celle dont ils écrivent en ce moment la vie pour le grand écran, leur prochain projet. La comédienne existait bien avant Léolo, de Jean-Claude Lauzon. «Il faut que les gens sachent qu'elle a étudié trois ans à l'Actors Studio, avec Lee Strasberg, dans les années 70. Elle ne s'est pas improvisée actrice. Elle a non seulement du métier mais des outils, et un instinct incroyable», rappelle Martin Girard. «C'est une grande artiste et ça se voit à l'écran», ajoute la réalisatrice.

Et dans Le Secret de ma mère, on verra aussi la famille québécoise dans tous ses états, métaphore d'une société qui s'est émancipée à une vitesse fulgurante et en a un peu payé le prix. Inutile de porter, ou de broyer, du noir: on sortira de ces funérailles le sourire aux lèvres.

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