Elia Suleiman, le cinéaste enfanté par Nazareth

«À New York, depuis le 11 septembre, des gens qui aiment mon film n’osent pas me regarder dans les yeux. Je suis devenu suspect parce que je suis Palestinien», dit Elia Suleiman.
Photo: «À New York, depuis le 11 septembre, des gens qui aiment mon film n’osent pas me regarder dans les yeux. Je suis devenu suspect parce que je suis Palestinien», dit Elia Suleiman.

La question palestinienne est une plaie ouverte sur la carte du monde, et le cinéaste Elia Suleiman la révèle dans Intervention divine. Ce film, projeté au FCMM, prend l'affiche d'Ex-Centris dès vendredi. Complexe et brillante, cette oeuvre fait réfléchir et trouble aussi.

Elia Suleiman est né à Nazareth. Peut-on passer son enfance dans une ville aussi chargée d'histoire, de symboles, de feu et de sang sans témoigner d'elle? Et comment s'en évader vraiment un jour? Le cinéaste vit désormais à Paris, trouve la vie impossible en Palestine, mais le scénario qu'il concocte, une histoire d'amour, parle encore de Nazareth. Évidemment.

Politiques, ses films? Il refuse le qualificatif, à tort ou à raison. Pour lui, tout est politique et rien ne l'est. N'empêche...

Dans Intervention divine, un ballon arborant le portrait d'Arafat survole un poste de contrôle militaire et nargue les soldats, la guerre et le terrorisme tuent les pères Noël et séparent les amants. Avec ce film remarquable, Elia Suleiman a brossé un profil de Nazareth en ville devenue folle.

Au dernier Festival de Cannes, bien avant qu'au palmarès Intervention divine ne rafle le prix du jury (en plus d'être couronné par la critique internationale), la rumeur — là-bas souveraine —, jumelée à l'enthousiasme de la presse, avait propulsé le film comme un boulet de canon sur la planète cinéma.

Cette oeuvre ambiguë, inclassable, tantôt burlesque, tantôt tragique, tantôt poétique, à la fois chronique d'un peuple envahi et histoire d'amour impossible entre un Palestinien de Jérusalem (incarné par le cinéaste) et une Palestinienne de Ramallah, a été un des coups de coeur de la Croisette. Plusieurs critiques ont alors comparé Elia Suleiman à Buster Keaton et Jacques Tati. À cause de son visage imperturbable, qui suscite le rire par son flegme même.

En entrevue, c'est d'ailleurs l'humour du cinéaste qui frappe, son ouverture d'esprit aussi. «À quoi bon charger Ariel Sharon de tous les péchés d'Israël?, demande-t-il. C'est trop simple. Il est tout petit comparé à George Bush, à Tony Blair, à Berlusconi. La droite monte un peu partout, faisant tache d'huile sur la planète. À New York, depuis le 11 septembre 2001, des gens qui aiment mon film n'osent pas me regarder dans les yeux. Je suis devenu suspect parce que je suis Palestinien. 90 % des intellectuels là-bas appuient George Bush, alors... »

Elia Suleiman a vécu 12 ans à New York, où il a réalisé des courts métrages, puis s'est installé en 1994 à Jérusalem, créant un département cinéma et lançant son premier long métrage, Chronique d'une disparition, couronné à Venise. Le passage à Cannes cette année avec Intervention divine lui a apporté la vraie renommée.

Quand vous demandez au cinéaste comment il a fait pour tourner Intervention divine en Israël, il répond que personne, là-bas, n'avait vraiment compris qu'il est Palestinien. Son directeur de production israélien faisait les démarches pour lui. Juifs et Palestiniens travaillaient au sein de son équipe. Mais une scène de tank israélien qui explose a dû être tournée à Paris. «On a aussi volé des scènes à Jérusalem», dit-il. À la guerre comme à la guerre!

Il ne s'élève pas contre l'idée d'un État palestinien mais voit plus loin, en poète, rêvant d'un pays unique et démocratique où Israéliens et Palestiniens se côtoieraient sans s'entre-tuer, dans le respect mutuel. Vous le qualifiez d'utopiste, il s'en fout. «Je ne suis pas un politicien, je suis un cinéaste, clame Elia Suleiman, mais qui a dit que deux peuples ayant tant de points communs étaient faits pour se détester? Pour l'heure, plus de un million de Palestiniens qui vivent en Israël sont marginalisés, humiliés. Les politiciens lavent le cerveau des gens. Bien sûr qu'il y a moyen de s'entendre entre nous. Un jour, les Israéliens admettront que le sol qu'ils foulent appartenait aux Palestiniens, que les murs de nos maisons percent encore le sol des kibboutz. C'est une réalité historique, et ils ne peuvent pas continuer à la nier. Quant aux Palestiniens, ils devraient cesser d'associer tous les Israéliens au pouvoir et à l'argent. Plusieurs juifs sont pauvres, comme eux. L'ennemi n'est pas toujours là où on le cherche. Cela dit, quoi qu'on puisse reprocher à Arafat — et il a commis beaucoup d'erreurs —, il demeure un symbole pour les Palestiniens, à cause du rêve qu'il entretient pour son peuple. Même ses détracteurs assisteront à ses funérailles.»

À l'origine d'Intervention divine, il n'y avait pas de message politique mais une situation personnelle. Son père malade se mourait, et Elia Suleiman avait rencontré une femme qu'il aimait. Le va-et-vient entre son amour et le chevet paternel est dans le film. Le reste a été nourri par le climat ambiant et par son imagination. Une scène de combat ninja transposée à la palestinienne, qui requérait force effets spéciaux, a avalé 20 % du budget. Qu'à cela ne tienne. «Je voulais réconcilier Bresson et Matrix, montrer qu'on peut faire un film d'auteur et distraire en même temps. Et puis, sans ce combat symbolique, mon film aurait été ennuyeux dans son message.»

La France produit ses films. À ses yeux, être cinéaste en Palestine est impossible, du moins avec la précieuse pellicule. «C'est trop cher et trop compliqué de tourner là-bas, dit-il, sauf avec les caméras numériques, souples, discrètes et économiques. Les femmes, particulièrement, se sont mises à les utiliser de façon expérimentale, et ça donne des résultats remarquables. L'avenir du cinéma dans les pays pauvres et en crise passe beaucoup par ces nouvelles technologies-là.»

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