Ces filles-là de Tahani Rached au Festival de Cannes - Des rues du Caire au tapis rouge

Ces filles-là nous plonge dans l’univers de jeunes filles de la rue.
Photo: Ces filles-là nous plonge dans l’univers de jeunes filles de la rue.

Cannes — On rencontre Tahani Rached dans un de ces lieux absurdes que le Festival de Cannes enfante parfois. Un genre de Kon Tiki Tahiti devant la plage, terrasse-chapiteau qui s'offre un toit de palmes et des Polynésiens tatoués importés ici pour la couleur locale. Mais comme un mistral à écorner les boeufs (et à décoiffer les chics fêtards) a soufflé toute la fin de semaine sur la Croisette, il a fallu se réfugier dans un petit coin pour discuter sans s'envoler.

Tahani Rached est cette Égyptienne (et Québécoise) qui a travaillé 24 ans à l'Office national du film de Montréal. Elle s'est fait virer de l'institution il y a deux ans avec les autres cinéastes permanents, et son dernier documentaire, Ces filles-là (El-Banate Dol), entièrement produit en Égypte, se voit présenté en sélection officielle, hors compétition.

Après l'ONF, elle était retournée au Caire en pensant devenir libraire chez sa tante, mais un producteur mécène, Karim Gamal El-Dine, qui a ressuscité le vieux studio Masr, a épaulé et financé son documentaire. Le film nous plonge tête baissée dans l'univers de jeunes filles qui vivent dans la rue d'un quartier cairote, vraies battantes, mais droguées, menacées, violées, balafrées par les hommes du coin, harcelées par la police, enfantant dans un petit coin, solidaires malgré tout.

Sans moraliser, sans même situer l'action, dans un montage parfois trop diffus mais avec des scènes et des personnages-chocs, Tahani suit ces adolescentes, les fait parler et nous ouvre un univers totalement méconnu. «J'aime ces filles-là, dit-elle. Elles sont folles, fortes, elles se tapent dessus, vivent des drames inacceptables, mais rient, vivent quand même. Je m'intéressais à elles plutôt qu'au problème sociologique qu'elles constituent. J'ai mis du temps avant de gagner leur confiance, parfois elles ne venaient pas au rendez-vous, parfois le chaos livrait des surprises. En six semaines de tournage, on a vécu à leur rythme.»

La cinéaste n'a pas voulu emmener ces filles sur la Croisette. «Ça aurait été cruel. Les sortir de la rue du Caire, pour leur faire monter les marches à Cannes, avant de les renvoyer à leur vie. Pas possible!» Tahani craignait ici par-dessus tout la réaction du milieu égyptien, mais le premier effet de choc passé, il aurait, paraît-il, bien réagi.

En compétition

Outre Le Caïman de Moretti, deux bons films ont émergé de la compétition ces derniers jours.

Les Lumières du faubourg, du Finlandais Aki Kaurismäki, n'est pas l'oeuvre la plus puissante du cinéaste de L'Homme sans passé et de La Fille aux allumettes, mais elle est entièrement pénétrée de sa singularité poétique. Le film se veut un hommage aux Lumières de la ville de Chaplin, mais il pourrait aussi bien faire écho au cinéma de Keaton. Ce film minimaliste, sur une simple ligne de tragédie pure, suit un homme pauvre, intègre, veilleur de nuit et d'une solitude absolue (Janne Hyytiäinen) qui se fait manipuler par la femme d'un bandit au point d'être arnaqué, écroué, battu, sans jamais dénoncer ses tortionnaires.

Très peu de dialogues, des visages volontairement sans expression, une épure de style, un air de tango. Kaurismäki ne se renouvelle pas, mais la rigueur de sa lame s'aiguise dans ce portrait d'une morale d'innocence heurtée à l'inhumanité sociale.

- Vraiment remarquable: Les Climats du Turc Nuri Bilge Ceylan, à qui on devait déjà Uzak (Lointain), primé ici il y a trois ans. Le cinéaste conserve sa manière: de très longs plans-séquences, souvent fixes, sur des trajectoires d'incommunication, mais sa quête esthétique est poussée plus loin cette fois. Il s'est donné la vedette aux côtés de son épouse (tous deux très charnels, très magnétiques), dans l'histoire d'un couple qui se désagrège, entre Istanbul, un port de mer et une ville neigeuse du nord. Certains plans et certains paysages sont d'une beauté à couper le souffle, et le non-dit, le suggéré chez ces deux êtres en rupture est d'une finesse évocatrice qui éblouit.

- Rien à dire de très positif sur le film de la Française Nicole Garcia Selon Charlie. La cinéaste de Place Vendôme s'est offert un film d'hommes (comme dans Le Fils préféré). Une distribution de haut vol: Vincent Lindon, Jean-Pierre Bacri, Benoît Magimel, Benoît Poelvoorde, etc. Ça fait bien pour la montée des marches, surtout avec le cabotinage de Poelvoorde qui fait le pitre devant la moindre caméra, mais côté film... on repassera. Des destins entrelacés jamais poussés au bout de leur corde. Vincent Lindon, en père adultère d'un préado qui le juge, Poelvoorde en voyou de catégorie B, Bacri en maire de province (qui fait du Bacri). Chaque personnage est laissé en plan dans une histoire inaboutie.

Mais il y avait pire dans cette compétition: Southland Tales du jeune cinéaste américain Richard Kelly. Sans doute parce que son Donnie Darko avait été remarqué en 2001 avant de devenir culte pop, les sélectionneurs cannois ont-ils sélectionné son second long métrage sans l'avoir vu (seule explication envisageable). Cette production plus hollywoodienne que nature, située en 2008, montre Los Angeles après une attaque nucléaire et s'offre pour héros des stars de la porno et de films de série B devenus chargés de sauver l'humanité. Ce ramassis d'effets spéciaux et de mauvaises allégories post-11 septembre et guerre en Irak ne mène nulle part, et l'interminable apocalypse (2h40) fut la grosse tartine mal beurrée d'une compétition en dents de scie. Une partie de la presse française a pourtant encensé le film...

Hommage à McLaren

La série Cannes classique rendait hier un hommage au cinéaste d'animation Norman McLaren, pionnier de l'Office national du film avec un montage de 13 de ses oeuvres dans la grande salle Buñuel. Cet hommage s'inscrit dans tout un travail de numérisation et de réfection de ses films qui existaient sur des supports divers, en plus ou moins bon état. Jacques Bensimon, directeur de l'ONF, explique que l'intégrale de son oeuvre avec témoignage de ses collaborateurs arrive, après trois ans de travail: 58 films regroupés par thématique. Un coffret McLaren sera lancé en juin en France (mais seulement en octobre au Québec!). «McLaren est d'une actualité extraordinaire, estime Jacques Bensimon, et nous voulons que la jeune génération le découvre.» Une grande tournée McLaren s'amorce à l'automne avec films et expositions. Au Beaubourg à Paris, au BFI à Londres, à L'Arsenal de Berlin et au MOMA de New York.

20 minutes de Stone

Le principe même de présenter le fragment d'un film inachevé devrait faire reculer un Festival de cinéma pour des raisons éthiques, tant l'intégrité de l'oeuvre y trouve atteinte, mais Cannes se considère parfois comme une simple rampe de lancement. Cela dit, les vingt premières minutes du World Trade Center d'Oliver Stone, à défaut d'avoir la finesse de l'autre film de l'année sur les événements du 11 septembre, United 93 de Paul Greengrass, nous plonge au coeur du drame avec une efficacité certaine.