Documentaire ou «documenteur»?

Paris — À 24 heures de la remise des Oscars à Hollywood, l'un des trois films français en nomination est la cible d'une violente polémique en France. Accusé de travestir la réalité, le documentaire d'Hubert Sauper Le Cauchemar de Darwin est depuis quelques jours l'objet d'une intense critique dans les médias français, qui l'avaient d'abord porté aux nues lors de sa sortie.

Gagnant la semaine dernière du César du meilleur film documentaire et d'un prix du documentaire au Festival du nouveau cinéma (FNC) de Montréal en 2004, Hubert Sauper a dû défendre son film sur toutes les tribunes. Coproduit avec l'aide de la CBC, ce documentaire aux images saisissantes qui a enregistré 400 000 entrées en France ne serait-il en réalité qu'un «documenteur», comme se le demande l'hebdomadaire Le Point?

Dans un long article du dernier numéro de la revue Les Temps modernes, l'historien du cinéma François Garçon accuse le réalisateur de mentir sciemment et de travestir la réalité de la petite ville de Mwanza, en Tanzanie, sans jamais prouver sa thèse centrale, qui porte sur le trafic d'armes. «Ce film est un mensonge complet, une construction d'un réel qui n'existe pas», dit-il.

Film militant encensé par la critique (meilleur film de l'année selon le magazine Télérama), Le Cauchemar de Darwin dénonce les effets de la mondialisation sur les habitants des rives du lac Victoria, en Tanzanie. L'introduction dans les années 50, à titre expérimental, de la perche du Nil, un prédateur vorace, aurait depuis décimé toutes les populations de poissons indigènes.

Sauper fait implicitement du commerce de la perche la cause de la paupérisation des habitants de la ville de Mwanza, des problèmes écologiques du lac Victoria, de l'épidémie de sida qui sévit dans la région et surtout du trafic d'armes qui transiteraient, dit-il, au retour par les mêmes avions qui acheminent les poissons vers la France ou le Canada. L'affiche du film, qui montre un poisson à côté d'un squelette puis d'une mitraillette, ne laisse guère de doutes sur le message. À la suite de son succès populaire, le film a d'ailleurs spontanément déclenché en Europe un mouvement de boycottage de la perche du Nil.

Déjà, l'Union mondiale pour la nature (UICN), une ONG qui travaille dans la région, avait dénoncé dans une lettre ouverte au réalisateur «une image fausse des impacts socioéconomiques des pêcheries du lac Victoria». L'organisation écologiste reproche à Sauper d'avoir gommé tous les aspects positifs de cette activité économique, qui aurait pourtant permis de réduire la pauvreté. Selon la Banque mondiale, l'industrie crée 100 000 emplois dans la région.

Spécialiste du film de propagande et de la période noire que fut le régime de Vichy, François Garçon dénonce un réquisitoire «d'une redoutable efficacité», mais globalement manipulateur. Contrairement à ce que prétend le film, dit l'historien, 74 % des poissons pêchés dans le lac Victoria ne sont pas exportés, et 40 % sont consommés sur place. Le film laisse en effet penser que la population locale ne dispose que des carcasses en voie de décomposition.

Garçon s'en prend surtout à la thèse centrale du film, accusant l'auteur de ne jamais démontrer l'ombre d'un trafic d'armes. Alors que son film soutient à plusieurs reprises que les avions qui transportent le poisson en Europe reviennent chargés d'armes, Sauper n'a en effet jamais filmé une seule caisse d'armes. Toutes les personnes à qui il pose la question nient d'ailleurs ce trafic. Seul un pilote se réfère à un vague transport d'armes, mais à destination de l'Angola à l'occasion d'un conflit terminé depuis longtemps. Un journaliste tanzanien évoque aussi un éventuel trafic sans avancer la moindre preuve.

Correspondant du Devoir à Paris

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