Exposition - Autoportrait avec bobines

Ah! la question nationale... Un vaste programme, comme dirait l'autre. Une idée phare, une obsession, un invariant de la pensée québécoise, un concentré pur jus de notre weltanshauung rien qu'à nous. Pourtant, à bien y penser, le thème est loin de maculer les productions culturelles. La question a été expulsée des planches il y a très, très longtemps. Elle n'intéresse pas la fiction télé. Dieu merci, sauf erreur, il n'existe aucune chorégraphie sur le sujet... Le grand écran n'est pas en reste.

«De ce point de vue, l'histoire du cinéma québécois se divise en deux», explique le cinéaste Denis Chouinard, qui a passé les dernières semaines à visionner des kilomètres de films traitant — ou ne traitant pas — du thème. «C'est d'une simplicité déconcertante. La question nationale est le ciment fondateur de la cinématographie québécoise du début des années 1960 à 1980. La cause se retrouve dans tous les films de fiction et dans d'innombrables documentaires. Après le premier référendum, le problème est complètement balayé des écrans. Le cinéma se tourne vers le Québec inc., la planète, les problèmes écologiques, n'importe quel sujet sauf celui-là. Il faudra attendre la fin des années 1990, avec un film comme No de Robert Lepage, pour voir le thème réapparaître un peu, puisqu'il situe l'action en 1970, au moment des événements d'octobre.»

Le monomaniaque Pierre Falardeau constitue évidemment l'exception notable, le réalisateur d'Octobre et des Elvis Gratton creusant encore et toujours son sillon. Ce boeuf imperturbable travaille patiemment sa terre promise. «Il n'est pas représentatif, corrige M. Chouinard. Pierre Falardeau n'appartient à aucun courant, au contraire de ses prédécesseurs qui formaient des cohortes interrogeant la québécitude.»

Les deux «autres»

Ces réflexions surviennent après quelques jours passés en salle de montage. Le résultat sera présenté en primeur dans le cadre de L'Aventure cinéma (v.o. québécoise), début mai, au Musée de la civilisation de Québec (MCQ). L'exposition ambitieuse tiendra l'affiche pendant une année et demie.

«C'est un travail muséologique de type identitaire, précise Cécile Ouellet, chargée de projet au MCQ. Avant de traiter du cinéma, nous avons monté des expositions sur la chanson québécoise, le téléroman d'ici ou le hockey. Chaque fois, nous avons voulu tendre un miroir à la société, suivre son évolution à travers son imaginaire et ses représentations.»

L'Aventure... en question remontera aux origines du 7e art, en 1895, quelques mois à peine après l'invention des frères Lumière, qu'un technicien était venu présenter à Montréal. La traversée au pas de charge utilisera des dizaines d'objets, des costumes comme des affiches, mais aussi ces extraits de films québécois remontés par des pros, comme M. Chouinard, qui a également traité du thème de l'altérité.

Le portrait de groupe avec bobine se déploiera autour d'une douzaine de thèmes au total. La conception du florilège a été confiée à six réalisateurs: Sébastien Rose (la famille et les relations amoureuses), Louis Bélanger (rêver d'ailleurs et la religion), Pascale Ferland (la langue et le territoire), Éric Tessier (le vedettariat et les succès populaires), Manon Briand (la convivialité et l'humour). Ils ont reçu des heures d'extraits prémâchés et fait leur propre recherche. Ils accoucheront à terme de collages d'une dizaine de minutes chacun. Le travail se poursuit et le musée n'a pu fournir de copies des deux ou trois séquences déjà montées.

«Je ne vais pas proposer une lecture narrative du thème de la langue, dit la documentariste Pascale Ferland. Les morceaux choisis rebondissent les uns sur les autres dans une dynamique éclatée traitant aussi bien des aspects poétiques que politiques du sujet.»

Son autre thème sera par contre traité chronologiquement, des références positives à la colonisation dans les années 1930 jusqu'aux récentes préoccupations écologiques où la terre est carrément pillée. «À la longue, les films comme L'Erreur boréale de Richard Desjardins craignent pour la perte du territoire, dénoncent les coupes à blanc et les effets néfastes de l'industrialisation», résume la cinéaste.

Les renversements de perspectives se multiplient. En jouant de la colle et des ciseaux autour de la question de l'altérité, Denis Chouinard a laissé tomber, faute de temps, les références cinématographiques à l'Américain pour se concentrer sur les rapports à deux «autres», l'autochtone d'un côté, l'immigrant de l'autre, soit les premiers et les derniers arrivants, quoi. «J'ai observé une mutation profonde sur une cinquantaine d'années, entre l'image coloniale de l'Amérindien jusqu'au portrait plus attentif après la crise d'Oka, qui marque une point tournant», explique-t-il en citant avec déférence et admiration «tout le cinéma» d'Arthur Lamothe, passé d'ailleurs du documentaire à la fiction pour traiter de la présence et des réalités autochtones. Du tac au tac, il regrette que les cinéastes amérindiens demeurent si peu nombreux. «C'est une honte qu'on ne leur ait pas donné plus tôt des outils de production pour qu'ils se filment et mettent en question leur rapport aux Blancs.»

Étrangement, dans cette terre du Nouveau Monde, dans cette ville d'accueil multicentenaire, l'immigrant brille par son absence dans la cinématographie nationale, sauf pour de très rares exceptions, comme dans certains films de Michel Brault (Shabbat Shalom, Les Noces de papier). «Le nouvel autochtone, si je puis dire, fait peur lui aussi, dit le cinéaste-monteur. On ne sait pas pourquoi il s'installe ici, quelles sont ses idées et ses croyances, comment il vote.»

Le Nèg' de Robert Morin (2002) a secoué l'aveuglement volontaire. «Le film dit en somme que la peur de l'autre demeure très forte en dehors de Montréal, chez les Québécois de souche.» Denis Chouinard a lui-même réalisé L'Ange de goudron, une oeuvre traitant de la «question arabe», malheureusement sortie après les attentats du 11 septembre 2001. En entrevue, il rend hommage à Denys Arcand pour Le Confort et l'Indifférence, qui donnait, lui, la parole aux immigrants.

Surtout, comme sa collègue Pascale Ferland, Denis Chouinard cite avec admiration des travaux de l'Office national du film (ONF), une des fiertés culturelles de ce pays, au même titre que le Cirque du Soleil, l'OSM ou le Centre canadien d'architecture. Les succès populaires récents de la cinématographie nationale l'impressionnent, sans toutefois le duper sur une certaine réalité de cette percée. Pour lui, la reprise récente des grands succès des années 1950, comme Aurore ou Un homme et son péché, s'explique d'abord et avant tout par l'appât du gain. Il prédit d'ailleurs qu'on en verra bien d'autres, de Ti-Coq à une adaptation possible de Menaud maître draveur. Seulement, l'essentiel n'est pas là.

«Nous [les cinéastes québécois] sommes capables de tout faire et de bien faire dans tous les genres, dit-il fièrement. Nous recommençons à avoir de l'audace après les très pénibles années 1980. Nous pouvons être particulièrement fiers de concurrencer les grandes productions hollywoodiennes. Notre petite collectivité a produit une cinématographie originale, certaines oeuvres ont reçu de très grandes récompenses.»

C'est le cas de Denys Arcand, bien sûr, primé aux Césars comme aux Oscars avec ses Invasions barbares. Un autre miroir cruel tendu à sa société, où la question nationale brille encore par son absence. «Plus ça change, plus c'est pareil, conclut M. Chouinard. Denys Arcand pourrait refaire Le Confort et l'Indifférence aujourd'hui. Ce cinéaste a mis le doigt sur une grande réalité de notre mentalité. Les Québécois ne changent pas tant que ça, avec leur désir de s'affirmer comme peuple et leur grande peur du risque.»