24e Rendez-vous du cinéma québécois - Attiser le feu d'une histoire d'amour

Au cours des cinq dernières années, on a cru, d'une fois à l'autre, que la lune de miel entre les Québécois et leur cinéma était circonstancielle. Ça reposait d'abord sur le succès de Séraphin, puis sur celui des Invasions barbares et de La Grande Séduction. Mais la flamme refusait de s'éteindre. En 2004, les films-locomotives ne soutenaient plus seuls la cote d'amour, alors que plusieurs oeuvres — dont aucune vraiment dominante — se partageaient les faveurs publiques.

Au regard des nouveaux records d'audience de l'année 2005 (18,1 % de part de marché pour nos films, en hausse constante), les observateurs n'osent plus désormais lancer: «C'est à cause de C.R.A.Z.Y.» Le phénomène dépasse manifestement l'impact d'un seul film. Notre septième art, d'abord confidentiel (4 % de parts de marché peu ou prou il y a cinq ans), est devenu très fréquenté.

Le bonheur des uns...

Les Rendez-vous du cinéma québécois surfent sur cette vague déferlante. Après tout, mieux vaut, pour un festival, se coller à un franc succès que de faire tapisserie avec une cinématographie en quête d'elle-même. Oui, le milieu de notre septième art a de quoi célébrer dans la liesse.

La directrice de la manifestation, Ségolène Roederer, admet que le succès du grand écran s'est nourri en partie de celui du petit. Les vedettes de la télé ont traversé du côté du cinéma, y exportant leur popularité. Autres facteurs favorables: des budgets de promotion accrus pour les films maison depuis cinq ans, la conquête des régions, une filmographie de plus en plus diversifiée, une confiance retrouvée des créateurs dans leurs forces, des attentes plus grandes de la part des spectateurs avec pression féconde sur les créateurs. À tous ces facteurs, ajoutez un zeste d'impondérable. «Les gens ont été emballés par les films à succès et ont continué à fréquenter leur cinéma», résume Raymond Bouchard, porte-parole des Rendez-vous depuis l'an dernier.

Pendant qu'on s'autocongratule, le milieu du film français s'arrache les cheveux. La part des films en provenance de l'Hexagone en nos terres a chuté en proportion de nos succès nationaux. La tarte francophone est occupée par nos films sur les grands écrans du Québec. Le vent souffle de notre bord. Autant en profiter.

Sur la scène internationale, les films québécois circulent dans les festivals, mais aussi dans les cinémas commerciaux à l'étranger. «C.R.A.Z.Y. a été vendu dans 48 pays, fait remarquer Denis Chouinard, président des Rendez-vous. Un film de genre comme Saint-Martyr-des-Damnés a trouvé preneurs au Japon et au Brésil. Notre culture s'exporte.»

De cette dynamique, donc, les Rendez-vous sont ravis de recueillir les fruits. Du 16 au 26 février, ils accueilleront 150 réalisateurs, acteurs et artisans de notre septième art, plus le public, bien entendu. Seront projetés 198 films, primeurs et réchauffé de l'année, tous genres confondus, films d'acteurs, d'animation, documentaires, en long et en court, avec des tables rondes, des ronds-points de discussion, où divers thèmes seront abordés: le doublage, les tournages à Québec, le succès persistant de notre cinéma, etc.

Ségolène Roederer se dit particulièrement fière de la convivialité des rencontres. «L'industrie et les petits cinéastes indépendants trouvent une tribune d'échange au Bistro SAQ. La fête est pour tout le monde. Des liens se tissent.» Stars et débutants s'y trouvent côte à côte le temps d'une manifestation.

Portés par de pareilles conditions gagnantes, les Rendez-vous tablent sur le succès du Bistro à la Cinémathèque, courtisent les médias, veulent ratisser une large audience, évacuer davantage l'étiquette du petit milieu replié sur lui-même.

Rendez-vous multiples

Que faire aux Rendez-vous? Il y a d'abord la revue de l'année, avec les films qu'on a manqués. Même les cinéphiles les plus actifs ont raté des oeuvres, surtout dans les champs du documentaire, de l'animation, du court métrage, si mal diffusés. Ségolène Roederer se dit ravie de représenter Les États nordiques de Denis Côté, film chouchou de la dernière édition, célébré ensuite dans plusieurs festivals. Place aussi aux primeurs. Les films d'ouverture et de clôture Que Dieu bénisse l'Amérique, de Robert Morin, une mosaïque de regards sur la peur et le crime, et De ma fenêtre sans maison de Maryanne Zéhil, sur l'exil et la mémoire. D'autres longs métrages de fiction sont lancés: Tous les autres sauf moi d'Ann Arson, sur le choc de la maternité, Hiver de Charles Barabé, abordant la quête de liberté, et Steel Toes de David Gow et Mark Adam, sur le choc des cultures.

Du côté des documentaires et des courts et moyens métrages, les premières se multiplient aux Rendez-vous. À surveiller entre autres: Poupée Graal de Brigitte Nadeau, sur l'univers des poupées Barbie, Louisiane pour mémoire de Mireille Dansereau, voyage dans le souvenir des bayous, La Classe de madame Lise de Sylvie Groulx, sur une institutrice de première année dans une école multiethnique de Montréal. D'autres documentaires abordent l'univers des arts, comme Confession des masques de Ian Lauzon, sur l'intégrité compromise de l'artiste, ou Un sur mille de Jean-Claude Coulbois, essai sur l'univers passionné de l'homme de théâtre pamphlétaire René-Daniel Dubois.

Par-delà les oeuvres, les ateliers et les célébrations de son programme, les Rendez-vous mettent aussi le cap sur 2007, année de leur 25e anniversaire. Des projets sont en cours: accrocher la cérémonie des Jutra, nos Oscars québécois, à la queue des Rendez-vous. En 2006, la télédiffusion des Jeux olympiques empêche les deux manifestations de se marier, et les Jutra ne se dérouleront que le 19 mars, trois semaines après la fin des Rendez-vous, ce qui dilue la célébration. «Mais dans l'avenir, on va se rapprocher», précise Ségolène Roederer.

Le défi des Rendez-vous réside dans leur avenir. La manifestation sort de sa case de calendrier pour aller se promener. Depuis trois ans, la tournée de l'automne fait voyager les films québécois et leurs artisans. «On veut développer la tournée sur la scène internationale, avec des projets à travers les réseaux de distribution indépendants en Europe», précise Ségolène Roederer. Comme le cinéma québécois, les Rendez-vous en sont à l'heure de l'éclatement dans le monde.