Un vulgaire écran de fumée

Sur la côte ouest, à Seattle par exemple, la pluie fait partie du paysage, comme une toile de fond qui en définit la personnalité urbaine. Faut-il pour autant réquisitionner les pompiers de la ville pour arroser un plateau de tournage et ainsi nous faire comprendre que, dans Firewall, nous sommes dans l'État de Washington et que, même trempé jusqu'aux os, Harrison Ford n'attrapera aucun mauvais rhume tant qu'il n'aura pas sauvé sa famille?

C'est à cette opération de routine que le réalisateur Richard Loncraine nous convie, capable de grandeur (Richard III) et de charmante banalité (Wimbeldon), empêtré ici dans un scénario à numéros de Joe Forte, son tout premier, que l'on qualifiera peut-être un jour d'erreur de jeunesse. Il en va autrement pour Harrison Ford, dont les signes de fatigue s'accumulent, devenant à la limite risible dans cette énième variation de l'homme respectable forcé par les circonstances de jouer au bagarreur de ruelle. Passe encore dans la peau d'un président (Air Force One) ou d'une bête traquée (The Fugitive), mais dans Firewall, il a plutôt l'air d'un Indiana Jones à la retraite, ayant troqué l'archéologie pour l'informatique.

Son Jack Stanfield semble un maître dans ce domaine, responsable de la sécurité d'une grande banque de Seattle. Il habite une demeure dont Frank Lloyd Wright pourrait réclamer la paternité; Beth (Virginia Madsen, qui doit avoir le vin triste pour endosser un rôle aussi fade après le succès de Sideways), son épouse architecte, l'a conçue avec soin, foyer idyllique pour ce couple sans histoire et ses deux enfants. Leur univers paradisiaque, et pluvieux, bascule dans l'horreur lorsque Jack est victime d'un maître chanteur au délicieux accent british, Bill Cox (Paul Bettany, qui aurait besoin des leçons de Willem Dafoe pour jouer les vilains sans se prendre au sérieux), kidnappant sa famille pour le forcer à vider la banque. Puisque le gentleman cambrioleur et ses acolytes recrutés dans un gym près de chez vous l'observent depuis des mois, Bill croit pouvoir se servir de Jack comme d'une marionnette. Puisque la marionnette en question affiche le profil grisonnant de Harrison Ford, les ficelles ne sont pas toujours tirées dans le même sens.

On ne croit visiblement plus au potentiel commercial de Ford pour le plonger dans une telle entreprise, riche en invraisemblances, comme ce petit chien dont le collier s'avère très pratique pour retracer les otages, et pauvre en originalité, débutant par un crépitement de clavier d'ordinateur et des images numériques embrouillées de caméras de surveillance. Des effets bien commodes qui seront déclinés ad nauseam, cauchemar informatique se transformant en chasse à l'homme avec des recettes dont on cherche en vain les épices pour en rehausser le goût (tiédasse).

Et à l'image des moues boudeuses de Mary Lynn Rajskub dans le rôle ingrat de la secrétaire et alliée du pauvre Jack, leçons bien apprises dans la série 24 heures chrono, on a souvent envie de faire la gueule devant cet étalage de clichés. Si seulement ils nous étaient servis dans un suspense décoiffant au point d'en oublier de regarder notre montre. Firewall n'est en somme qu'un vulgaire écran de fumée, vite dissipé par le temps maussade de Seattle. Nous voilà sauvés par la pluie.

Collaborateur du Devoir

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