Rendez-vous du cinéma québécois - Robert Morin, à l'angle des rues Bonheur et Harmonie

Il parle de ses longs métrages pour le cinéma comme de «grosses bébelles», et la quatrième en titre, Que Dieu bénisse l'Amérique, ouvre les 24es Rendez-vous du cinéma québécois le 16 février prochain. Dès le lendemain, le nouveau film de Robert Morin sera sur une quinzaine d'écrans au Québec.

La chose ne l'empêche pas de dormir, du moins à observer son attitude désinvolte et sa franchise devant les questions plus embarrassantes. Alors que ses vidéos (Le voleur vit en enfer, Quiconque meurt meurt à douleur) ressemblent à des coups de poing, que ses films (Requiem pour un beau sans-coeur, Windigo, Le Nèg') font l'objet de l'attention soutenue des critiques, Robert Morin caresse toujours le rêve de rejoindre un plus large public. Mais le réalisateur de Que Dieu bénisse l'Amérique n'en fait pas une obsession, pas au point de renier une démarche qui fait de lui le plus charmant baveux du cinéma québécois.

Une fable grinçante

Pourtant, j'avais devant moi, en ce jour de service après-vente et dans un décor qui ressemblait à tout sauf à un film de Robert Morin, un cinéaste qui reconnaît avoir opéré un virage salutaire, et qui de surcroît avoue s'être «calmé». Ceux qui ont vu Petit pow! pow! Noël savent que l'homme a réglé ses comptes avec son père, longtemps malade et aujourd'hui décédé. Le résultat final: un face-à-face courageux, parfois aux limites de l'insoutenable, à cheval entre fiction et documentaire, où les bons sentiments n'ont pas leur place, sans céder au défaitisme.

Morin a décidé de ne pas s'arrêter en si bon chemin. «Dans Que Dieu bénisse l'Amérique, je voulais surtout m'éloigner de mes autres films, précise-t-il, ne pas livrer un constat réaliste mais utopiste.» Et la chose étonne de la part d'un réalisateur connu pour sa fascination à l'égard des marginaux, ceux qui n'ont plus rien à perdre, pas même leur propre vie. Dans Que Dieu bénisse l'Amérique, l'heure est à la fable, grinçante, sur l'individualisme, mais aussi sur l'aliénation d'un peuple obsédé par les apparences, encroûté dans son confort. Le choix du décor — une banlieue anonyme — lui paraissait incontournable et l'époque — un certain 11 septembre 2001 —, essentielle à sa démonstration.

Tout comme nous, les personnages de ce film se souviennent de ce qu'ils faisaient ce jour-là, mais pour d'autres raisons. Un tueur en série élimine des prédateurs sexuels d'une manière effroyable et des voisins s'épient les uns les autres, se croyant la prochaine victime ou le dernier coupable en lice. Mais cette macabre mascarade n'aurait-elle pas pu se dérouler un jour plus tôt? Morin répond par la négative, après une certaine hésitation: «L'aspect métaphorique du 11 septembre était trop important, en plus du décor de la banlieue, le plus représentatif de l'individualisme. Pour les personnages, leurs problèmes personnels sont plus importants que ça, tu imagines? Et avec l'intrigue policière, je les enferme davantage en eux-mêmes. Mais contrairement aux Américains, ils ont retenu la leçon de cette journée.»

Et elle est très éprouvante, farcie de cadavres en décomposition et de suspects au regard menaçant. Pourtant, Morin revendique une nouvelle légèreté. «Tout a été volontairement tordu, dit-il avec fierté. C'est la magie du gars des vues, que je n'avais jamais faite avant de manière aussi exagérée.» Et s'il n'utilise pas la caméra subjective, un incontournable dans son oeuvre, il multiplie les procédés visuels amusants, les personnages grotesques et les situations absurdes. Au-delà du constat accablant, celui qui n'a jamais donné dans la dentelle livre, du moins à mes yeux, une étonnante confession: «Mon but ultime, c'est de divertir, et je l'ai toujours assumé. Vouloir faire réfléchir à tout prix, c'est la chose la plus éloignée de moi. Mais il faut s'entendre sur la définition de divertissement: un philosophe qui lit Nietzsche se divertit. Tout comme je considère que le cinéaste Michael Haneke fait du divertissement; devant La Pianiste, je ne pense pas à ma liste d'épicerie.»

Morin croit par contre à la fascination des acteurs, une nouveauté pour celui qui s'est longtemps «méfié» d'eux mais qui, depuis Le Nèg', les considère comme des partenaires. Et même s'il fait appel à des figures bien connues, surtout du petit écran (Sylvie Léonard, Gildor Roy, Gaston Lepage, Sylvain Marcel), il cherche «des bouilles, des tronches», avant des vedettes, heureux à l'idée d'avoir des comiques jouant des personnages dramatiques. «J'aime de plus en plus les acteurs et je ne tiens pas à leur écrire que des rôles complètement sombres.»

Cela ne l'empêche pas de cultiver son amour profond pour le polar, et surtout pour la tragédie. «Une tragédie sans morts, ça s'appelle un drame... et un drame, c'est plate, c'est bourgeois. Dans mes films, mes personnages sont tragiques car ils participent à leur propre malheur. Dans un drame, c'est le malheur qui leur tombe dessus. Quand quelqu'un va mourir, la perspective est complètement différente. Si les avions avaient raté les tours du World Trade Center le 11 septembre 2001, on n'en parlerait pas aujourd'hui.» Et Robert Morin ne se serait pas aventuré dans un territoire qu'il a quitté depuis longtemps, plantant sa caméra à l'angle des rues Bonheur et Harmonie — ça ne s'invente pas... — pour cette amusante et décapante bénédiction.



Collaborateur du Devoir