Brillant comme un scalpel

La Française Anne Fontaine est en train de s'imposer comme l'héritière de Claude Chabrol. L'insolite, le réprimé, la province et la bourgeoisie, ensemble ou séparément, forgent l'âme et le coeur de ses films, moins polars que ceux du réalisateur de La Cérémonie, mais pas moins polaires dans l'éventail des sentiments mis en avant. Entre ses mains, son septième long métrage, s'inscrit dans une continuité «toute froideur dehors» amorcée avec Nettoyage à sec et poursuivie dans Comment j'ai tué mon père et Nathalie.

Cette froideur, on la pressent d'abord dans Lille, ville brumeuse que le chef-opérateur Denis Lenoir (Demonlover, La Séparation) filme comme un personnage. D'autant que, dans cette cité du Nord, rôde un tueur en série qui égorge des jeunes femmes la nuit à coups de scalpel. On la ressent ensuite dans les vies aseptisées des personnages: Claire (Isabelle Carré), agent de recouvrement pour une compagnie d'assurances, mariée et mère d'une fillette, défend sans y croire l'importance du «facteur humain» dans son travail; et Laurent (Benoît Poelvoorde), un vétérinaire coupé du monde qui, venu la rencontrer pour une réclamation, s'attarde à ses côtés pour lui faire la cour.

Fontaine et son coscénariste Julin Boivent (qui se sont inspirés du roman Les Kangourous de Dominique Barbéris) développent l'intrigue sur deux plans (amoureux et policier), qui s'entremêlent à mesure que le récit avance. Fontaine tend et distend le fil du suspense afin d'illustrer les incertitudes de son héroïne, qui croit et ne croit pas, selon la scène, que Laurent est l'assassin recherché. Son attirance pour lui varie selon ses certitudes, bien que son coeur ne balance pas toujours du côté de la prudence. Il y a de toute évidence dans sa vie une absence de passion qui rend enivrante la perspective du danger, mais la cinéaste reste discrète sur ses motivations intérieures, comme pour laisser cet espace à notre imagination.

En circuit fermé, ces deux éléments d'intrigue s'emboîtent parfaitement, grâce entre autres à la mise en scène au scalpel de Fontaine, en parfait équilibre entre contrôle et vertige. Celle-ci annonce souvent par un mouvement de caméra l'arrivée à pas de loup de Poelvoorde dans le cadre, multiplie les plans subjectifs et les zooms inducteurs d'inquiétude, filme Carré comme une proie, la ville comme s'il s'agissait du Londres de Jack l'éventreur, etc.

À l'inverse, tout ce qui est extérieur au duo se révèle plus faible, moins ancré. À commencer par la collègue et amie de Claire (Valérie Donzelli), jeune célibataire conquérante qui possède tous les attributs de la victime numéro trois d'un thriller de Wes Craven. On ne peut qu'être déçus par ce personnage platement fonctionnel, incarné sans foi, filmé sans ironie.

S'ils ne mettent pas en valeur Poelvoorde et Carré, ces bémols, heureusement, ne les déparent pas non plus. Lui, sombre, tourmenté, un jour Cary Grant, un autre Anthony Perkins, trouve en Laurent son plus beau personnage au cinéma depuis Les convoyeurs attendent. Depuis Se souvenir des belles choses, qui lui a valu un César, Isabelle Carré n'a de cesse d'éblouir le 7e art français avec des personnages toujours sur le fil, toujours justes, femmes et filles, jamais femme-enfant. Paradoxalement, son attirance pour ce vétérinaire-Dr Jeckyl tient de la fascination d'une enfant pour les monstres des contes de fées.

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