Contraintes et nuages noirs

Une scène du film Kandahar, du cinéaste iranien Moshen Makhmalbaf, maintenant en exil à Paris.
Photo: Agence France-Presse (photo) Une scène du film Kandahar, du cinéaste iranien Moshen Makhmalbaf, maintenant en exil à Paris.

Téhéran — Le cinéma iranien est l'un des plus féconds du monde. Depuis une vingtaine d'années, bizarrement nourri sur le terreau d'une théocratie, il nous a appris à connaître un pays qui se résumerait sans lui à des clichés et à des mystères.

Cet art si riche et vivant se retrouve-t-il menacé par le nouveau gouvernement de Mahmoud Ahmadinejad, qui regarde la culture d'un oeil noir? Toute la question est là.

Au festival de Téhéran, les cinéastes rencontrés disaient craindre pour leur avenir, bien sûr, mais ne semblaient pas redouter le grand couperet dans un avenir rapproché. Ils tablaient sur la force d'inertie gouvernementale, sur la popularité du cinéma iranien, seul loisir culturel d'une jeunesse privée de loisirs. L'incertitude flottait dans leurs rangs, mêlée d'un optimisme de survie.

Pourtant, si l'Iran ne rime plus qu'avec pétrole et armement nucléaire, c'est par la grâce de cette cinématographie originale, enfantée par ses propres contraintes. Des films comme Le Ballon blanc et Le Cercle, de Jafar Panahi, Salam cinéma, Gabbeh et Kandahar, de Mohsen Makhmalbaf, La Pomme, de sa fille Samira, Baran et La Couleur du ciel, de Majid Majidi, ont été vus partout. Ajoutez les bijoux kurdes de Bahman Ghobadi Un temps pour l'ivresse des chevaux et Les tortues volent aussi. Sans compter les autres. Primés dans les grands festivals, acclamés, les films iraniens roulent en vagues déferlantes.

Figure de proue: celle d'Abbas Kiarostami, maître dont la silhouette aristocratique et le visage raffiné aux éternelles lunettes soleil trônent en icône des grands festivals. Le cinéaste d'Où est la maison de mon ami?, d'À travers les oliviers a remporté la Palme d'or à Cannes en 1997 avec Le Goût de la cerise. Ses errances en voiture, ses quêtes lancinantes, la poésie de son univers lui confèrent une place à part dans le monde cinématographique. Celle du maestro.

L'âme du septième art iranien, souvent amalgame de fiction et de documentaire, nourri de néoréalisme, repose sur le naturel des interprètes, la place des enfants aussi, utilisés pour passer des messages, ni vu ni connu.

Participer au festival de Téhéran, c'est plonger au coeur d'un art qui parvient à briller malgré le joug d'une censure, à force de louvoyer, de s'offrir des codes symboliques, de déjouer le système dans un pays où la liberté de création est sous muselière. «En Iran, tout est impossible et tout est possible», me résume un cinéaste expérimental qui s'avoue habitué au jeu national du chat et de la souris entre créateurs et censeurs.

Précisons que les films nationaux sélectionnés dans ce rendez-vous sont agréés en haut lieu, donc guère trop séditieux. Un peu, pas trop. Ça se joue dans la nuance.

Un cinéma off existe aussi en parallèle. Tabous, le fascinant documentaire de Mitra Farahani qui explorait l'an dernier la sexualité des jeunes Iraniens, avait été tourné sous le manteau, complètement hors du système.

Certains cinéastes affirmaient que la peur qu'inspire le nouveau gouvernement fondamentaliste a engendré une certaine frilosité de programmation cette année. Le Festival international Fajr en est à sa 24e édition. Ce rendez-vous est généré par la révolution islamique, qui, à la surprise de bien des observateurs, a poussé la roue d'une cinématographie nationale, tout en la contrôlant bien entendu.

Il se tourne entre 60 et 70 films par année en Iran, sous financement d'État. Coiffant au poteau les rares productions de Hollywood et d'Europe qui gagnent les grands écrans du pays, ils forment la cinématographie dominante en salle, suivie par toute une jeunesse qui s'y connaît d'ailleurs.

Les meilleures oeuvres sont exportées; les plus contestataires jamais diffusées en Iran. Le Cercle de Jafar Panahi, qui dénonçait la condition de la femme iranienne, célébré en Occident, a valu à son auteur toutes les avanies des gardiens de la révolution, en plus de se voir banni des écrans nationaux.

Certains cinéastes s'exilent. Depuis deux ans, Mohsen Makhmalbaf a quitté Téhéran, où il se sentait brimé, pour partir vivre à Paris. Ironie du sort, soudain libre, son cinéma s'est beaucoup affaibli. Sexe et philosophie, tourné au Tadjikistan, était franchement raté. On dit que son dernier film ne vaut guère mieux. C'est bien pour dire... Quant à sa fille Samira Makhmalbaf, dont deux films, À cinq heures de l'après midi et Le Tableau noir, ont récolté le prix du jury à Cannes, désormais mariée à Téhéran, elle aurait pour l'heure, dit-on, remisé ses ambitions cinématographiques.

Des voix constatent là-bas qu'Abbas Kiarostami ne tourne plus guère de vrais longs métrages, concentré depuis quelque temps sur des documentaires et des installations d'auteur. Les ténors passent la main, se cherchent ou aspirent au repos.

Couvrir le festival de Téhéran, c'est découvrir qu'il se fait aussi un très mauvais cinéma iranien, inapte au voyage, destiné au marché domestique. Des comédies, des romances, des oeuvres à saveur religieuse, lesquelles, à défaut d'édifier par leur qualité, ouvrent des portes sur les obsessions sociales: la condition des femmes, le mysticisme, la création, la confrontation des exilés avec les compatriotes demeurés au pays, le choc des générations.

De nouveaux cinéastes ont surgi, certains pleins de promesses, d'autres franchement médiocres. Sur le lot des films du cru de l'année projetés là-bas, certains surnageaient. Tel Offside de Jafar Panahi, une délicieuse fable sur l'amour du football, qui sera en compétition au Festival de Berlin. C'est au rendez-vous allemand qu'atterriront aussi les remarqués Men at Work de Mani Haqiqi, Slowly de Maziyar Miri et It Is Winter de Rafi Pitz.

Au dire des cinéastes rencontrés là-bas, la censure frappe moins souvent à l'étape des scénarios — modifiés pour passer entre les mailles du filet — qu'à celle de la diffusion. Une fois le film financé, tourné, monté, l'interdiction de projection suit fréquemment quand le propos secoue la cage du régime. L'État n'empêche pas pour autant les films à l'index de circuler à l'étranger. Le système est schizophrène, à l'instar de toute la société iranienne.

La cinéaste Tahmineh Milani réalise des films féministes, pas toujours très achevés au demeurant, mais souvent courageux. On lui doit entre autres The Hidden Half et The Unwanted Woman. Elle se dit victime de tracasseries en tous genres. En 2001, The Hidden Half, qui dépeignait des amours illicites et des contestations, lui a valu deux semaines de prison. «Plusieurs cinéastes bénis par le système n'ont jamais de problèmes, précise-t-elle. Et même quand on est mal perçus, certains de nos films passent aisément, d'autres sont bloqués.» L'arbitraire humeur des fonctionnaires. Bref, les réalisateurs ne savent jamais d'un film à l'autre s'ils vont attraper l'échelle ou le serpent du jeu de Parchesi.

Nombreux sont les Iraniens à affirmer que certains films sont concoctés sur mesure pour l'arène internationale, en déformant la réalité du pays. À leurs yeux, ils exploitent la veine misérabiliste, tirent des larmes, montrent des femmes et des enfants aux prises avec les pires tourmentes pour plaire aux Occidentaux. Même les excellents films de Bahman Ghobadi (Un temps pour l'ivresse des chevaux, etc.) sont contestés là-bas, jugés excessifs.

Les malheurs de l'Iran seraient-ils photogéniques au point d'entraîner les cinéastes à rajouter des airs de violon pour nous bouleverser davantage? Plusieurs là-bas l'estiment. Miroir des sociétés, le cinéma constitue aussi un leurre. Rien n'est simple. Ni en amont, ni en aval de cette fascinante cinématographie qu'on tremble de sentir en péril.

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