Perdre le nord

Alors que son oeuvre apparaît accessible, exotique, jamais teintée de rectitude politique ni de misérabilisme, Dany Laferrière semble plaire au septième art, mais cet amour arrive rarement à tenir ses promesses. Laurent Cantet s'est laissé séduire par Vers le Sud, inspiré de trois nouvelles de l'auteur de Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer et Le Goût des jeunes filles.

D'un film à l'autre, Cantet s'intéresse, avec humanisme et rarement d'un strict point de vue politique, à l'imperméabilité des classes sociales, à la difficulté de dépasser cette frontière invisible, comme l'étudiant modèle débarqué dans l'usine où son père a trimé dur toute sa vie (Ressources humaines) ou cet homme prêt à toutes les supercheries plutôt que d'avouer qu'il a perdu son boulot (L'Emploi du temps). Il y a aussi beaucoup de mensonges dans Vers le Sud qui, en surface, dénonce l'insouciance des touristes occidentaux souillant, sur les plages et dans leur lit, la dignité de ceux qui les reçoivent.

Une certaine indigence, inéquitable et différente selon la couleur de la peau, est partagée parmi clients et employés de cet hôtel près de Port-au-Prince à la fin des années 70 pendant le règne de Duvalier et de ses tontons macoutes en Haïti. Trois femmes se retrouvent sur la même plage, contemplant de jeunes garçons prêts à les faire jouir moyennant gâteries, câlins et, bien sûr, argent. La cynique Ellen (Charlotte Rampling, glaciale et malicieuse à la perfection) et la naïve Brenda (Karen Young, parfois émouvante) se disputent les faveurs de Legba (Ménothy César), petit dieu grec dont la beauté fait tourner les têtes et chavirer les coeurs. Quant à Sue (Louise Portal, aux limites de la caricature), une Québécoise bien au chaud auprès de son amant nommé Neptune (!), elle devra jouer à la médiatrice entre les deux rivales.

Raconté ainsi, le film pourrait ressembler à un marivaudage dans les Caraïbes, mais Cantet tente d'installer quelque chose de plus grave, de plus diffus, entreprise délicate finalement peu concluante. En effet, si Legba connaît le pouvoir qu'il exerce sur les femmes, il l'utilise d'abord pour sortir de la pauvreté. Celles qui le paient sont conscientes de leur propre servitude, coincées dans des sociétés opulentes mais hypocrites, seules au milieu de leurs déserts sentimentaux et cherchant sur ces plages une oasis d'illusions romantiques. Et ces trois amoureuses d'occasion ne sont jamais aussi authentiques que lorsque, à tour de rôle, devant la caméra, elles racontent les raisons qui les poussent à trouver refuge dans ce lieu paradisiaque, un procédé qui rappelle tout un cinéma qui fleurissait à l'époque où se situe le film.

À cette «dénonciation» qui prend chez Cantet des formes malhabiles (la première scène entre un employé de l'hôtel et une femme qui veut lui donner sa fille nous fait craindre le pire... ) s'ajoute en toile de fond la situation politique explosive d'Haïti, évoquée de façon trop allusive pour qu'on puisse ressentir une véritable menace qui pèse sur les personnages. Il plane sur le film une langueur qui faisait merveille dans L'Emploi du temps mais qui confine souvent à l'ennui ici. Tout est si correctement placé qu'il ne s'en dégage ni érotisme sulfureux ni sentiment d'urgence et encore moins de compassion. La misère des riches pendant de trop longues vacances sous un soleil de plomb...

Collaborateur du Devoir

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