La course aux Oscars - Et le gagnant est... gai

Si la Mecque du cinéma américain était à ce point ouverte aux histoires homosexuelles, le film Brokeback Mountain n’aurait pas mis huit longues années avant de trouver un réalisateur et un producteur.
Source: Odeon films
Photo: Si la Mecque du cinéma américain était à ce point ouverte aux histoires homosexuelles, le film Brokeback Mountain n’aurait pas mis huit longues années avant de trouver un réalisateur et un producteur. Source: Odeon films

Ce sera donc une année gaie. Avec Brokeback Mountain et Capote en tête, les films à thématique homosexuelle ont fait le beau temps à Hollywood depuis quelques mois et s'imposent comme les principaux prétendants aux grands prix de l'industrie. Même Transamerica, où il est question des «transgenres», alimente la nouvelle passion pour les sexualités marginales. On pourrait également verser C.R.A.Z.Y. au dossier puisque ce film québécois tout à fait dans le ton a été proposé par le Canada (mais rejeté) dans la course à l'Oscar du meilleur film étranger.

«Au lieu de marginalité, parlons plutôt d'une diversité sexuelle», corrige le professeur Michel Dorais, de la faculté des sciences sociales de l'Université Laval. Sociologue de formation et spécialiste de la multiplicité des forces de sexualité humaine, il enseigne le travail social et dirige un groupe de recherche sur la marginalisation sexuelle et la sexualité humaine. «La diversité sexuelle inclut l'homosexualité mais aussi la bisexualité et le transgenre. Ce qui est impressionnant, c'est de voir que les films qui traitent de cette diversité intéressent maintenant tout le monde. Une oeuvre comme Brokeback Mountain a l'immense mérite de dédramatiser l'homosexualité des personnages. L'oeuvre propose une histoire d'amour à laquelle tous peuvent s'identifier. C'est Roméo et Juliette, une histoire d'amour impossible, mais entre deux cow-boys.»

Une révolution prend forme. Cette année, pour la première fois, tous les Oscars des catégories principales (meilleur film, meilleur acteur, etc.) pourraient échoir à un film bien marqué par la «diversité sexuelle».

Le cinéma, américain ou autre, a pourtant longtemps entretenu des rapports haineux avec l'homosexualité. Pour une Marlene Dietrich embrassant une autre femme dans Morocco (1930), on compte des dizaines de Rebel Without A Cause où les penchants plus ou moins homosexuels entraînaient certains personnages au bord du gouffre.

«Entre le début des années 30 et la fin des années 60, le cinéma américain se soumettait à ce qu'on appelait le code Hays, du nom de son instigateur, explique le professeur Dorais. Ce code empêchait la représentation positive de l'homosexualité à l'écran, d'abord au cinéma, puis à la télévision. La censure américaine a donné le ton à l'échelle internationale. Les seules exceptions prévues autorisaient des personnages homosexuels criminels, aliénés ou suicidaires.»

La vie trouve toujours son chemin. Liberace, grande folle pianiste, a connu une carrière fulgurante au cours de ces années. Les scénaristes ont sournoisement réussi à contourner les règles homophobes. À tel point que le film Ben Hur, coscénarisé par l'écrivain homosexuel Gore Vidal, est maintenant considéré comme une sorte de film secrètement homosexuel, codifié... pour échapper au code Hays. «Gore Vidal lui-même a résumé son film comme une histoire d'amour entre deux hommes qui tourne mal, dit le professeur. C'est un Brokeback Mountain de l'époque, avec une fin un peu moins heureuse... »

La révolution des moeurs a commencé à porter fruits dans les années 1960-70. Les personnages «marginaux» se sont d'abord imposés dans les comédies, souvent par la caricature, du type La Cage aux folles. La coloration positive puis dramatique a donné quelques oeuvres marquantes jusqu'à l'explosion récente, au tournant de la décennie. Maintenant, dans les séries télé comme Six Feet Under, les personnages homosexuels ou lesbiens comptent ni plus ni moins que leurs vis-à-vis hétérosexuels, avec les mêmes joies et les mêmes peines.

La tournure doit surprendre le légendaire conservatisme hollywoodien. Comme le notait cette semaine le Chicago Tribune, si la Mecque du cinéma américain était à ce point ouverte aux histoires homosexuelles, le film Brokeback Mountain n'aurait pas mis huit longues années avant de trouver un réalisateur et un producteur.

Surtout, Hollywood n'est pas toute l'Amérique, peu s'en faut. Les films homosexuels ou transgenres subissent un feu nourri de critiques de la part de la droite religieuse. Les films considérés comme étant «libéraux», de Syriana à Crash en passant par The Constant Gardener et Good Night, and Good Luck, forment également des cibles de choix pour l'Amérique bushienne. Un commentateur du Council on Foreign Relations a décrit Munich et Syriana comme «des cas types de relativisme moral et de pseudo-sophistication pathétique».

La contre-attaque marque des points. Si une seule salle américaine a refusé la projection de Brokeback Mountain, le réseau NBC vient de retirer de l'antenne The Book of Daniel après seulement quatre épisodes. Le groupe conservateur The American Family Association menaçait d'organiser un boycottage des annonceurs. La série racontait la vie tordue d'une famille épiscopalienne dysfonctionnelle avec un père pasteur accro à la drogue, une mère alcoolo et des enfants tentés par diverses... «diversités».

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