Les angoisses du roi Mitterrand

Selon l'humeur, on le surnommait «Tonton», «Le Renard» ou «Le Sphinx». Dans le dernier film de Robert Guédiguian, le premier à établir une rupture avec son univers marseillais (Marius et Jeannette, La ville est tranquille, etc.), se dessine un profil présidentiel que tous assimileront à François Mitterrand. Basé sur un livre (Le Dernier Mitterrand, de Georges-Marc Benamou) qui fit grand bruit à l'époque de sa publication, soit peu de temps après sa mort, le 8 janvier 1996, le doute semble impossible devant ce personnage plus près d'un monarque, voire d'un pharaon des temps modernes, que d'un président.

En fait, son nom de famille n'est pas prononcé, son entourage, politique et familial, est devenu évanescent, l'essentiel étant ailleurs dans ce magnifique Promeneur du champ de Mars. Jamais on n'entend ce que l'homme pensait de Jacques Chirac ou de Valéry Giscard d'Estaing, des affaires scabreuses qui l'éclaboussaient (à propos de la pétrolière Elf, des écoutes téléphoniques, etc.) ou des rapports qu'il entretenait avec Danielle Mitterrand. Pourtant, cela ne l'empêche pas de se qualifier de «dernier des grands présidents»; après lui, le déluge ou, pire, le règne des «comptables»...

Le personnage que Guédiguian dépeint ici, fragile, malade, épuisé par les compromis, semble au-dessus des considérations terrestres, hanté par l'image que l'on gardera de lui, réticent toutefois à ouvrir la boîte de Pandore sur ses accointances avec Pétain et son parfum antisémite («Le gouvernement de Vichy, ce n'était pas la France!»), angoissé face à la souffrance. C'est cela que le cinéaste explore avec une grâce exceptionnelle, dans un dialogue quasi perpétuel entre un homme au soir de sa vie (Michel Bouquet, loin de la vulgaire caricature, sublime de vérité) et un journaliste, Antoine Moreau (Jalil Lespert, en retrait mais pas moins émouvant), qui veut écrire un livre sur lui, devenu notre guide pour cette méditation plus philosophique que politique.

En fait, ce président en sursis n'existe que dans le regard de ce jeune homme idéaliste mais lucide devant les silences embarrassés, les citations pompeuses et la démarche arrogante d'un être qui se voit enterré parmi les rois à la cathédrale de Chartres ou... casser la croûte avec Julia Roberts! Le film se construit autour d'un superbe échange entre deux esprits curieux, opposés (par l'âge) mais complémentaires (dans leur quête d'absolu), discussions interrompues par les malaises du président ou ses caprices, ponctuées aussi par les tourments sentimentaux du journaliste. Soumis à son sujet avec une dévotion qui frise l'obsession, il voit sa copine, enceinte de lui, le quitter avec un réel soulagement...

Ces propos sur l'ivresse du pouvoir, la fragilité devant la mort et le poids de l'histoire vont frustrer ceux qui voudraient en savoir plus sur cette bête politique. À ce chapitre, Le Promeneur du champ de Mars est révélateur d'un courant tenace du cinéma français qui fait preuve d'un respect qui frôle la servilité devant la représentation de ses chefs d'État, passés ou présents. Le film de Robert Guédiguian demeure l'un des plus courageux à ce chapitre, bien qu'il faille savoir lire entre les lignes de l'histoire contemporaine de la France. Mais ce qui fait la grandeur de ce Promeneur... , c'est d'accéder à la vérité ultime d'un personnage que ses compatriotes diabolisaient (accusé d'être le fossoyeur de la gauche) ou déifiaient (béats d'admiration devant son règne, qui va de 1981 à 1995) avec la même passion fougueuse. Guédiguian, lui, nous montre un homme, juste un homme.

Collaborateur du Devoir

LE COURRIER DES ÉCRANS

Le courrier des écrans. Le meilleur et le pire des écrans, petits et grands, vus par nos journalistes cette semaine. Inscrivez-vous, c'est gratuit.


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront le 5 septembre 2019.