Anne Fontaine explore les tourments d'un tueur en série

Le plus grand défi de la cinéaste française Anne Fontaine pour son remarquable film Entre ses mains fut de convaincre Benoît Poelvoorde d'incarner un sombre et tourmenté tueur en série. Vrai contre-emploi pour l'acteur belge de C'est arrivé près de chez vous, des Convoyeurs attendent et de Podium. Poelvoorde est un comédien collé avant tout au registre comique. La perspective de verser dans la tragédie pure le terrifiait. Longtemps, il s'est fait tirer l'oreille.

Anne Fontaine déclare avoir joué de diplomatie, de psychologie et de patience. Elle voyait en lui ce potentiel dramatique et cette pudeur que des pitreries, dans la vie comme à l'écran, camouflaient soigneusement. «Poelvoorde est aussi un homme très séduisant sans avoir le profil typique du tombeur.»

À ses côtés: Isabelle Carré, jeune actrice au visage d'ange de plus en plus présente dans le paysage français. «Je n'aurais pas pensé à elle pour un de mes films précédents», révélait Anne Fontaine, de passage au Festival du nouveau cinéma à l'automne. «Elle est si lisse. Mais pour faire contrepoids à la souffrance et au mal de son partenaire, j'avais besoin de sa lumière. Elle ne dégage pas de sexualité agressive, ce qui permettait à son personnage d'entraîner son partenaire du côté de l'amour. J'ai trouvé en elle une actrice d'un rare professionnalisme.»

Entre ses mains, sans doute le meilleur film de la cinéaste, est l'adaptation du roman Les Kangourous de Dominique Barberis. Anne Fontaine raconte avoir trouvé le manuscrit du livre dans le cartable de son fils, qui travaillait chez Gallimard. L'histoire racontée faisait écho à une expérience de sa propre jeunesse. «J'avais entrepris une correspondance avec un homme condamné à la prison à perpétuité, évoque la cinéaste. Cela a duré toute une année. Finalement, nous nous sommes rencontrés, mais il a refusé de me révéler les mobiles de sa condamnation, ce qui m'a beaucoup blessée.»

Entre ses mains, que la cinéaste décrit comme un thriller intime, suit à Lille la rencontre amoureuse d'une jeune femme mariée, agent d'assurance à la vie sans histoire, qui tombe amoureuse d'un homme qu'elle soupçonne d'être l'égorgeur de femmes, terreur de la ville. Noël et ses illuminations apparaissent en arrière-plan de cette tragédie. «Il n'y a rien comme une ville de province avec les ragots, les soupçons, pour créer un climat d'étouffement.»

Anne Fontaine, dont la filmographie éclectique impressionne (Augustin, Nettoyage à sec, Comment j'ai tué mon père, Nathalie, etc.), déteste se répéter. Avec Entre ses mains, elle a choisi d'explorer les horribles tourments d'un homme en proie à des pulsions meurtrières, également une histoire d'amour qui va au bout d'elle-même en affrontant la mort. «J'ai voulu faire une mise en scène sans apprêts, sans artifices, collée aux émotions des acteurs.» La caméra à l'épaule capte les dérapages et la valse-hésitation du couple, vecteurs de tension dramatique.

«Le personnage de cette femme à la fois terrifiée et attirée me fascinait», dit-elle. Anne Fontaine voulait également exposer le glissement de terrain du quotidien vers la folie et l'horreur. «La musique devait prendre le relais des mots, et Pascal Dusapin a su créer ce climat lancinant qui nous égare.»

Rencontrée à Paris aux Rendez-vous d'Unifrance, Isabelle Carré se disait privilégiée d'avoir donné la réplique à Poelvoorde dans ce rôle remarquable. «J'étais émue de voir l'émotion qui le gagnait et sa fragilité à vif. Chez lui, l'humour constitue un écran, et il devait mettre à nu quelque chose qui lui ressemblait vraiment, qu'il avait peur d'explorer et qu'il n'était pas certain de pouvoir rendre.» La comédienne précise que ce rôle noir de Poelvoorde, salué par tous, lui a mis le pied à l'étrier dans ce nouveau registre. «Nicole Garcia lui a par la suite offert un autre emploi tragique dans Selon Charlie.»

Aux yeux d'Isabelle Carré, son propre rôle explore une part d'ombre. «La rencontre amoureuse de mon personnage avec ce tueur séduisant agit comme un révélateur. La porte de la transgression est ouverte et sa vie sera transformée à jamais.»

Le Devoir

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