Thomas Vinterberg et la culture des armes à feu

Avec Dear Wendy, Thomas Vinterberg et Lars Von Trier mettent la touche finale à une collaboration professionnelle de dix ans, fondée sur la création de Dogma95.

Premier film produit selon les règles de Dogma95, l'excellent Fête de famille avait fait l'effet d'un grand boum dans le monde du cinéma en 1998. Depuis, le Danois Thomas Vinterberg, qui l'avait réalisé, a travaillé à la télévision, puis a essuyé les plâtres avec It's All About Love, une production anglo-saxonne associant six pays, devant laquelle, dit-on, tout le monde perdait son latin. Difficile d'en juger, le film est resté inédit chez nous.

Il s'en serait fallu de peu pour que Dear Wendy, son nouveau film, à l'affiche la semaine prochaine, ne subisse le même sort. Pas que le film soit mauvais, loin s'en faut. Mais l'Amérique n'aime pas que l'Europe lui fasse la leçon, et cette tragicomédie sur la fascination qu'exercent les armes à feu ne manquera pas d'avoir au nez de nos voisins du Sud une odeur de poudre à canon. Le fait que le scénario soit signé Lars Von Trier, autre grand artificier controversé aux États-Unis, ne plaide pas non plus en faveur de ce très beau film campé dans un temps indéfini et dans un espace incertain. Le décor ressemble en fait à un Far-West défraîchi, illustré d'entrée de jeu comme un jeu de société — à la manière de Dogville, vous me direz, mais avec des cloisons et des meubles.

Relâchement de tension

À l'origine, Vinterberg n'avait aucune idée de ce à quoi ressemblerait ce scénario que Von Trier lui a confié en lui demandant de lui donner vie: «En première lecture, j'y ai surtout vu une occasion supplémentaire pour Lars de donner dans la provocation et l'antirectitude politique», se rappelle le cinéaste rencontré au dernier Festival international du film de Toronto. «Ma mission consistait à lui donner une épaisseur, une profondeur psychologique, à l'éloigner de Dogville, avec lequel il avait plusieurs points communs. J'ai voulu prendre la voie du réalisme, tandis que Dogville est une allégorie. J'y voyais surtout une belle occasion de raconter une histoire sur la jeunesse, sur la difficulté à se forger une identité, à se fonder une existence», affirme celui qui a rajeuni les personnages d'une dizaine d'années et retiré 40 % de la voix hors-champ initialement prévue.

Cette voix hors champ est celle de Dick Dandelion (Jamie Bell), le jeune héros de Dear Wendy, qui récite à mesure qu'il l'écrit une longue lettre adressée à cette mystérieuse Wendy. Il lui raconte les circonstances entourant la formation, l'extase et la chute des Dandys, un groupe d'adolescents qui se réunissent dans la mine abandonnée afin d'y vouer un culte à leurs armes à feu. Des armes que leur code d'honneur leur interdit de retourner contre les citoyens de la petite ville paisible dont ils incarnent en quelque sorte le subconscient. «L'Occident tout entier se réconforte à cette idée de vivre dans un monde pacifique armé jusqu'aux dents afin de préserver la paix», soutient le cinéaste, qui d'une certaine façon récompense l'instinct des spectateurs, un peu plus loin dans le récit. «Selon la règle du drame, lorsqu'on présente une arme dans l'image, tout le monde s'attend à ce qu'un coup de feu soit tiré avant le générique de la fin. Je dirais même plus: le public ressent une satisfaction lorsque ça se produit. C'est comme le relâchement d'une tension sexuelle.»

Que le co-créateur de Dogma95, manifeste qui revendiquait le bouleversement des règles, n'ait pas senti le besoin de bousculer celle-là reste un mystère. D'autant qu'après Bowling for Columbine, de Michael Moore, et l'extraordinaire Elephant, de Gus Van Sant, le thème de la culture des armes aux États-Unis pourra sembler redondant à certains. Venant d'un cinéaste danois, dont le film a été réalisé en majeure partie en Allemagne, ça frise l'arrogance. Peut-on radiographier l'Amérique de si loin? Oh que si, répond Thomas Vinterberg. «Pour le meilleur et pour le pire, les États-Unis incarnent le noyau dur de la vie en Occident. Nous vivons dans sa banlieue. J'ai pour ma part grandi sur une terrain de basket-ball avec un Coca-Cola dans une main. On fait partie de la même famille. Cela dit, je suis conscient du fait que, pour certains, cette illustration des États-Unis a quelque chose de moralisateur, voire d'antiaméricain».

Von Trier a l'habitude de telles perceptions; Vinterberg, un peu moins, mais il ne se démonte pas. Son film, il le voit comme une réflexion bien plus que comme une accusation. Et il trouve réconfort dans l'idée qu'il illustre bien la passion intérieure de la jeunesse. Celle d'aujourd'hui, celle de partout. À tort? À raison? Wendy vous soufflera la réponse.

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