Voyage en Iran avec un hidjab

Photo: Agence France-Presse (photo)

Téhéran — Depuis plusieurs mois, les nouvelles en provenance d'Iran apparaissaient tellement sombres que le fait de se pointer là-bas semblait équivaloir à entrer dans la gueule du loup. Aller couvrir le Festival de films de Téhéran, soit. Mais le programme nucléaire, les imprécations du nouveau président du pays, Mahmoud Ahmadinejad, appelant à la destruction d'Israël, et le retour à la droite fondamentaliste sous sa gouverne semaient quelques craintes...

Rien n'est jamais comme on l'appréhende, malgré le voile qu'il faut porter, bon gré, mal gré, quand on est femme, occidentale ou pas, de passage à Téhéran.

Constat d'usage: les peuples et leurs dirigeants sont des entités distinctes. Et ces Iraniens cultivés, curieux, qui ploient sous le joug d'une théocratie, se sentent parfois aussi étrangers que nous à ce qui se trame au-dessus de leur tête. Il faut dire que la faune qui court les festivals de cinéma est libérale. Elle n'a pas voté pour Ahmadinejad aux dernières élections, tremble pour l'avenir du pays, appréhende des répressions accrues. Une autre tranche de la population, plus religieuse, plus soumise, existe dans un monde parallèle auquel les étrangers n'ont pas vraiment accès.

«Comment peut-on être Persan?», demandait Montesquieu au XVIIe siècle. «On peut, on peut, mais au prix de tant de louvoiements», répondent d'un ton las les Iraniens interrogés, ajoutant qu'ils ont l'habitude de passer entre les mailles du filet répressif tout en aspirant à émerger à l'air libre.

Ils disent détester leur nouveau président pour son fondamentalisme. «Mais en ce qui a trait à sa politique intérieure, rien n'a encore vraiment changé. Nous vivons dans une attente anxieuse.» Ahmadinejad a remplacé le plus libéral Mohammad Khatami il y a quelques mois à peine. Il a interdit la musique occidentale, ce qui, concrètement, n'a pas été pris au pied de la lettre. Pour la suite des choses, place au flottement.

Certains se disent satisfaits de l'arrivée de ce nouveau gouvernement, mais par l'absurde: «La théocratie montre son vrai visage. Et c'est une bonne chose. Ahmadinejad va creuser la tombe du régime, susciter la révolte et nous débarrasser de la république islamique.» D'autres s'avouent nostalgiques de l'ère du shah, du moins pour ce qui est de l'ouverture au monde.

On comprend vite que la schizophrénie la plus pure règne à Téhéran. D'un côté, l'univers extérieur, menaçant et répressif de la rue et des aires publiques; de l'autre, celui du foyer, ultime bastion d'une liberté pourtant menacée.

Dehors, les femmes se voilent, les paroles se résorbent. En effet, les pasdarans, les gardiens de la révolution, rôdent partout et peuvent arrêter n'importe qui. Dans les autobus, les hommes sont assis devant, les femmes à l'arrière. L'inégalité des sexes est criante, légiférée. Les plus courageuses se battent bec et ongles contre l'injustice faite à leur sexe.

Les journalistes vivent avec le poids de la censure. D'ailleurs, l'Iran est un des pays où la presse apparaît la plus brimée, la plus incarcérée. À Téhéran a ainsi succombé sous la torture notre photographe Zahra Kazemi.

Les Iraniens assurent en choeur que sous Khomeiny, l'oppression s'avérait bien pire. Même les codes vestimentaires féminins étaient plus stricts. De nos jours, la coquetterie, jusque dans le port du voile que chacune arbore à sa façon — et plusieurs avec un style fou —, s'étale. Certaines femmes s'enveloppent du tchador. D'autres, plus modernes, souvent très belles, se maquillent beaucoup et s'habillent presque à l'occidentale. Le nouveau président caresse le beau projet du costume féminin unique. Oui, la peur est là.

La vie au foyer? Autre son de cloche. Pénétrer chez des Iraniens, c'est arracher son voile à l'entrée. L'alcool sort parfois des réserves, la musique occidentale, officiellement bannie, résonne. Les femmes, qui n'en peuvent plus d'être trop couvertes à l'extérieur, enlèvent des pelures. Ouf!

Une énorme diaspora iranienne vit à Los Angeles. Ils sont trois millions d'émigrés aux États-Unis, qui envoient leurs émissions au pays grâce à des antennes paraboliques. L'Iran a une population très jeune, branchée sur Internet. «Une théocratie ne peut pas imposer ses codes quand tant de gens circulent sur la Toile», me disait-on, et avec raison. Le pays comptait 2000 internautes en 1997. Aujourd'hui, on estime leur nombre à 15 millions. Jeunes et étudiants pour la plupart, ils revendiquent la liberté. Les contraintes moralistes leur puent au nez. Ceux que j'ai rencontrés rêvent pour la plupart de quitter le pays.

Sur dénonciation des voisins, la police entre dans les maisons, mais allez arracher ces innombrables antennes paraboliques... L'État s'y casse le nez. Ajoutez les radios étrangères, dont Voice of America et Radio Free Europe, qui diffusent en persan. Avec tous ces moyens de communications, la répression morale devient quasi impossible. Échec d'une théocratie qui roule pourtant à plein régime. Les photos de Khomeiny sont collées partout dans la ville, ainsi que des représentations d'Ali, le cousin du prophète Mahomet, si vénéré dans l'Iran chiite.

En 30 ans, la population de Téhéran est passée de trois à douze millions d'habitants avec des constructions sauvages à la soviétique qui ont poussé partout. C'est une ville hautement polluée. Le mois dernier, les écoles ont fermé pendant trois jours tant l'air était irrespirable. Les montagnes de l'Alborz offrent une cuvette au smog. La circulation, un cauchemar collectif à peu près ingérable, enfante sa cohue d'embouteillages.

Le pays est plus pauvre qu'il ne devrait l'être, malgré le pétrole et le gaz naturel, pour cause de mauvaise gestion économique, mais la misère apparaît moins grande qu'au Pakistan voisin ou en Afghanistan. Les Iraniens vous somment de les juger à l'aune des réalités du Moyen-Orient plutôt qu'au regard des critères occidentaux.

Quand on leur demande ce qu'ils pensent des positions de leur président sur le nucléaire, sur Israël, etc., les Iraniens ne le désavouent pas. La fibre nationaliste est titillée. «Faut-il vraiment que les États-Unis et la communauté internationale viennent nous dire quoi faire?», m'ont demandé plusieurs d'entre eux. Et puis, les Iraniens sont musulmans et appuient en général le combat palestinien sans trop sympathiser avec Israël.

Contesté pour ses positions en matière de politique intérieure, le nouveau président se retrouve mieux soutenu dans sa politique internationale, pourtant tonitruante. «Regardez donc qui sont nos voisins, m'a lancé un jeune cinéaste. Qu'on ait besoin d'armes, nucléaires ou pas, peut se concevoir.» De fait, l'Afghanistan d'un bord, l'Irak de l'autre, le Turkménistan, le Pakistan, la Turquie... Et Israël pas trop loin. «On a beau participer, aux yeux des États-Unis, à l'"axe du mal", jamais ils ne nous attaqueront, a poursuivi mon interlocuteur. L'Iran est plus puissant que l'Irak, nous avons du pétrole et l'Amérique s'est tellement embourbée en Irak qu'elle est trop mal en point pour entrer chez nous... »

Échaudés par leur long et sanglant conflit avec l'Irak, les Iraniens ne veulent pas la guerre mais ne semblent pas la craindre... pour l'heure. Quand leur président vocifère, certains l'écoutent à peine. «C'est de la politique, tout ça... » Et ils retournent à leur existence schizophrène en vous disant: «Rhoda fez!», ce qui signifie: à bientôt!

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