Dada partout

Paris — Cartographiant la constellation Dada, une exposition encyclopédique évoquant tout aussi bien la musique que le cinéma, le théâtre, la littérature, la photographie et les arts visuels réussit un tour de force. Non pas celui d'ensevelir le dadaïsme sous une montagne d'érudition, mais bien de faire en sorte que sa magie corrosive continue d'opérer.

Étourdissante d'énergie, touffue, ultra-documentée, l'exposition Dada dissèque sous toutes ses coutures ce mouvement qui brandit l'onomatopée comme cheval de bataille. À Zurich, New York, Paris, Cologne, Hanovre, partout Dada affiche son mépris rageur et iconoclaste. Avec les «ready-made», l'objet industriel est considéré comme une oeuvre d'art. La performance naît. «Dada ne signifie rien», lance en 1918 son instigateur, le poète Tristan Tzara. «Je suis persuadé que ce mot n'a aucune importance, indique Jean Arp, et qu'il n'y a que des professeurs espagnols qui puissent s'intéresser aux dates. Ce qui nous a intéressés est l'esprit dada, et nous étions tous dada avant l'existence de Dada.»

Le mouvement étant considéré à tort comme destructeur, l'exposition du Centre Pompidou, par sa dimension anthologique, remet à ce chapitre les pendules à l'heure. Dada y apparaît comme un ferment fécond. Pas besoin de jouer au «professeur espagnol» pour prédire que cette présentation, avec son catalogue annuaire, fera date.

Ce n'est certes pas un hasard si le mouvement voit le jour dans cet îlot de neutralité qu'est Zurich, tandis que l'Europe est à feu et à sang. Dada est l'enfant illégitime de la grosse Bertha, des tranchées, du gaz moutarde, des neuf millions de victimes de la Première Guerre mondiale. Au coeur des tensions de l'histoire, un groupe de jeunes artistes, la plupart réformés des armées de leurs pays respectifs, s'opposent aux codes sociaux pour exprimer leur soif de liberté. Dada. Le nom est trouvé en plantant un couteau dans un dictionnaire au hasard à Zurich, le 18 avril 1916. Après tout, Dada peut se dire dans toutes les langues. «Ce babillement comme assaut à la logique» pulvérise les frontières et tout programme intellectuel sérieux. Avec ces soirées au cabaret Voltaire, ce qui compte alors c'est de ruer dans les brancards, de couper les ponts avec la tradition, de s'opposer par l'absurde à l'apocalypse ambiante.

Le virus allait contaminer une centaine d'artistes. Ils sont présents en 2000 oeuvres et pas mal de chefs-d'oeuvre, pour employer deux mots que les dadaïstes avaient bannis. Duchamp. Son urinoir signé R. Mutt exposé en 1917 à New York; sa Joconde moustachue portant la mention L.H.O.O.Q.; son grand verre; ses irrésistibles contrepèteries («Avez-vous déjà mis la moelle de l'épée dans le poêle de l'aimée?»). Sous vitrine: La Première Aventure céleste de Monsieur Antipyrine de Tristan Tzara. Là, les bas-reliefs d'Arp, les témoignages des agitations parisiennes de Picabia ou berlinoises d'Hausmann, de Grosz. Sous nos yeux, des gouaches de Sophie Taeuber-Arp, des photogrammes de Man Ray, les collages de Schwitters. Autant d'icônes où s'incarne l'esprit dadaïste. Ces monuments sont placés sur le même pied que les tracts, les notes en tous genres, les centaines de documents, les lettres, les collages, les écrits potaches et les publications.

S'affichant selon des thèmes tels «New York», «Anti-peinture», «Chance, jeu et hasard», «Revue 391»... ou selon des artistes, une soixantaine d'espaces de même superficie quadrillent le plateau. La circulation propose de la sorte des regroupements et des enchaînements aléatoires en court-circuitant les hiérarchies. L'idée est de sans cesse tenter de retrouver en s'y égarant l'unité d'un mouvement. D'épouser en vrac sa folie créatrice. Ponctué de vitrines, de murs griffonnés d'impertinences, de souvenirs dada ou des soirées «Coeur à gaz», de découvertes notamment d'artistes moins connus ou davantage associés par la suite au Bauhaus, à l'expressionnisme ou au surréalisme qu'à Dada, ce parcours impossible à résumer se termine avec la projection d'Entr'Acte. Métaphore Dada. Ce film se voulait, selon Picabia, son scénariste, «une entracte à l'ennui de la vie monotone et des conventions pleines de respect hypocrite et ridicule». Dada croit au plaisir d'inventer. Il ne respecte rien, faisant se rapprocher art, vie, humour, subversion.

Trop c'est trop. Avec son Manifeste du surréalisme (1924), André Breton retourne contre les dadaïstes leur arme de prédilection. Il annexe ce mouvement pourtant si antidogmatique et en fait l'antichambre de ses encycliques. Comme tout mot d'ordre, cet enrôlement, démontre l'exposition, n'était décidément pas l'affaire de Dada.

Collaborateur du Devoir