« Réintroduire » David Milne

Décidément, l'art canadien s'exporte bien depuis quelques années. Après la rétrospective Tom Thomson au Musée de l'Ermitage à Saint-Pétersbourg — où sera également dévoilée l'été prochain une exposition sur Riopelle —, voici que l'Art Gallery of Ontario (AGO) décide de présenter à un public international une autre figure importante de l'histoire de l'art canadien: le peintre d'origine ontarienne David Milne.

L'exposition David Milne Watercolours: Painting Toward the Light a été inaugurée au British Museum en juin dernier et est présentée jusqu'à la fin du mois au Metropolitan Museum de New York. On pourra ensuite la voir, à partir du 25 février, à l'AGO de Toronto.

Cet itinéraire peut sembler prestigieux pour un artiste qui demeure assez méconnu, même à l'intérieur du Canada où, jusqu'à récemment, son travail est resté dans l'ombre du Groupe des Sept. Mais au fond, ce circuit est d'abord symbolique. En effet, David Milne a vécu près de trente ans aux États-Unis, notamment à New York où il a participé à de célèbres expositions, comme le Armory Show de 1913. Il a également passé une importante période de sa vie en Europe en tant que peintre de guerre. Pour les organisateurs, il ne s'agit donc pas de faire «découvrir» le travail de Milne à un public étranger, mais plutôt, comme cela est indiqué dans le texte de présentation au Metropolitan Museum, de le «réintroduire» en quelque sorte dans des univers qui lui appartiennent aussi.

Contrairement aux artistes du Groupe des Sept, Milne n'a jamais cherché à définir un langage artistique «national». Il a été influencé par les différentes expériences en art moderne de son époque, mais a toujours gardé un côté farouchement indépendant. Il ne représente donc pas forcément un art spécifiquement «canadien», et l'exposition cherche à faire ressortir ce côté international de l'artiste.

Le parcours comporte 45 aquarelles provenant de collections canadiennes et américaines. Elles ont été choisies de manière à refléter les étapes importantes de la carrière de David Milne. On commence avec les années de formation à la Art Student League de New York et les oeuvres très colorées qu'il a produites à cette époque. Ici, la ville n'a pas ce côté dur, industrialisé, que l'on retrouve dans les oeuvres de certains peintres modernistes de la même période. Puis les aquarelles faites en Europe en 1918, où il avait été envoyé par le gouvernement pour dépeindre les champs de batailles. Cette expérience de la guerre aura une influence déterminante sur son oeuvre. De retour au pays, David Milne, déjà connu pour son tempérament d'ours solitaire, se retire de plus en plus du monde de l'art et va s'isoler dans un cabanon des Adirondacks. Influencé par la philosophie de Ralph Waldo Emerson et de Henry Thoreau, il produit à cette époque des oeuvres très personnelles, les plus marquantes de l'exposition.

Dans Reflections, Bishop's Pond de 1920, par exemple, un simple étang en forêt est empreint d'une grande poésie. Milne a peint cette aquarelle le matin, c'était pour lui «le moment miroir», quand le reflet d'un paysage sur l'eau se fond parfaitement avec le décor. Cette interprétation intuitive et délicate de la nature est très différente des grands paysages sauvages «héroïques» du Groupe des Sept.

En 1929, David Milne retourne s'installer en Ontario et abandonne la pratique de l'aquarelle. Il ne recommence à peindre qu'à la fin des années 30, en développant alors un style et une technique complètement différents. Cette facette de l'oeuvre demeure probablement la moins connue. C'est également celle qui a été jugée la moins intéressante par la critique en général. Mais elle reste tout de même un moyen intéressant pour tenter de cerner la personnalité complexe de cet artiste. Contrairement à ses habitudes, Milne se met alors à créer des paysages «de mémoire», des paysages inspirés de scènes religieuses et mystiques. Le contraste entre ces oeuvres tardives et les premières apparaît assez surprenant.

Un risque

En choisissant de présenter David Milne à un public international uniquement par ses aquarelles et sans montrer son côté multidisciplinaire, les organisateurs ont pris un certain risque.

Au British Museum, cette exposition est une première dans l'histoire de l'institution. Jamais auparavant le musée n'avait présenté les oeuvres d'un artiste canadien en solo. Mais l'exposition n'a pas été très bien reçue. Un journaliste en a parlé comme l'exemple d'un artiste «ayant perdu son talent». À New York toutefois, la critique a été beaucoup moins sévère. Mais le travail de Milne a été constamment réduit à des comparaisons avec d'autres artistes de son époque. Il ne reste qu'à espérer que l'exposition aura le succès qu'elle mérite au pays de ses origines.

Collaborateur du Devoir