De visu - Cadavre exquis

Il fait bon voir un artiste atteindre un certain niveau de maturité. Max Wyse avait entre autres exposé précédemment à la galerie d'art d'Outremont et lors de l'événement Ville Peinture, organisé à l'automne 2002 par le peintre Marc Séguin, ainsi qu'à la galerie Trois Points la même année. C'est ce qui se produit actuellement à la galerie Éric Devlin, avec la présentation des oeuvres au fort caractère graphique de Max Wyse. Depuis quelques années, ce Wyse expose ses oeuvres picturales fort intrigantes, mais là, sa manière plutôt singulière, mâtinée d'expressionnisme et de bande dessinée, atteint un niveau encore récemment en gestation.

L'univers de Max Wyse est fait de personnages hirsutes, d'êtres hybrides, comme s'ils avaient été fabriqués de toutes pièces par l'imagination de l'artiste, qui est dans la jeune trentaine (il vient de Kamloops mais est installé à Montréal). L'héritage du surréalisme se fait évidemment sentir dans son travail, mais la facture graphique est plutôt digne d'avant-garde d'une autre tradition, plus explicite, comme celle de l'expressionnisme. Chacun des tableaux de Wyse est une pièce montée où règne le délire le plus grand sur fond d'une esthétique fin de siècle qui n'est pas dénuée d'une certaine violence.

La tête d'un centaure devient un plateau qui n'arrive pas à retenir sa boustifaille, qui gravite dans les airs. Ailleurs, la tête d'un cervidé est amalgamée à un buste et se prolonge dans la forme d'un cor poilu. Tout ça se déroule sur des fonds de couleurs uniformes, un peu sali, mais qui accentue juste ce qu'il faut le caractère irréel de ces représentations (et qui révèle les qualités de coloriste de l'artiste). Ici, il est impossible de parler d'effets de narration, là n'est pas le propos de l'artiste, mais bien de visions. Souvent Max Wyse représente ses personnages la tête tronquée, remplacée par des éléments disparates.

Le plus intéressant, pour un peintre qui cultive ainsi le sens du délire, de la divagation et de l'égarement, c'est que Wyse travaille visiblement à partir d'un même modèle. Un même personnage vient hanter ces lieux de peinture, reconnaissable d'une toile à l'autre, lui qui vient comme arrimer ces visions à une forme de réalité plus palpable. Il est étonnant d'ailleurs de constater que Wyse, pour aussi délirant que soit l'imaginaire qu'il met en scène, se rabat sur une étude d'un modèle comme point de départ.

Corne d'abondance

Cela dit, les titres chez Wyse mettent l'accent sur l'idée de l'abondance: c'est un Jardin ibérique, une Constellation de la chanson des chassées, un Opera of the Russian Meal. Au-delà de ces débordements, les démembrements chez Wyse, sa manière de triturer les modèles à partir du motif récurrent d'une camisole blanche ou d'éléments végétaux, sont soutenus par une technique rigoureuse et solide.

Ces hallucinations font penser parfois à Leon Golub (il en retient l'agressivité), peuvent faire songer à Marcel Dzama et à sa bande (mis à part le côté relativement coquet de ces derniers), tout en charriant avec elles un passé plus lourdement chargé. De fait, ces images fonctionnent à la manière d'un cadavre exquis. Chaque élément en appelle un autre qui lui est parfaitement étranger, qui mène à la déroute sans que le résultat, et la chose est étonnante, soit totalement débridé et sans une certaine forme de retenue, assurée, encore une fois, par la technique et la facture bédé.

Cet univers démantibulé, qui n'arrive jamais totalement à prendre forme tant il est bousculé par des éléments disparates, semble nourrir une métaphore du bricolage. Cette idée est en outre appuyée par la présence dans le tableau Blason d'un marteau et d'un cadre de tableau déjanté.

Il s'agit en effet de cadavres exquis, mais à ceci près qu'aucune de ces images, comme le veut l'exercice, n'est issue de têtes multiples. Le jeu du cadavre exquis, en règle générale, est le résultat de la contribution de plusieurs mains dont les propriétaire ne savent pas à partir de quoi ils poursuivent le dessin entamé précédemment. Max Wyse travaille seul. D'où la sensation étrange d'un bouillonnement inquiétant d'images. En effet, Max Wyse propose des cadavres exquis, mais des cadavres exquis réalisés à partir d'une seule tête. Et cela est encore plus intrigant et en découle un étrange sentiment d'ivresse.