Collection Nollet - L'abbé qui fut artiste, scientifique et... homme d'affaires

Le Musée Stewart peut se vanter à juste titre de détenir la plus importante collection du monde d'instruments de physique à la manière Nollet. Des 35 pièces rassemblées, presque toutes proviennent du Cabinet de physique de Dijon, en France, et se trouvent présentées temporairement dans la section «didactique» ou «cabinet» de l'exposition anniversaire. Mais à tout seigneur, tout honneur. L'abbé Nollet mérite ici que l'on s'arrête sur sa vie et son oeuvre.

Artiste, philosophe et scientifique, l'abbé Nollet est l'archétype de l'entrepreneur de la période moderne. Élu au cénacle de la science, vulgarisateur hors pair, le savant était en outre doté d'une dextérité manuelle innée qui lui fit prendre «la lime et le ciseau» dès les années 1720 pour fabriquer des appareils combinant esthétisme, utilité et solidité. Le succès de ses instruments fut tel auprès de la bourgeoisie et de l'aristocratie française qu'il dut former des ouvriers pour l'aider à désencombrer son carnet de commandes!

Issu d'une famille modeste, Jean-Antoine Nollet naît en 1700 à Pimprez, dans un village au nord de la France. Afin d'accéder à une éducation digne de ce nom, il entre dans les ordres, suit le parcours du clergé puis descend à Paris où il obtient le poste de précepteur des enfants du greffier de l'hôtel de ville. Nollet trouve le tour d'y établir un laboratoire où il fait ses premières armes en physique. Consacré diacre, il adopte le titre d'abbé, affectation équivoque qui lui confère une grande latitude d'action. Admis à la prestigieuse Société des arts de Paris en 1728, il exécute une kyrielle de travaux, dont la fameuse paire de globes céleste et terrestre qui contribue à faire sa renommée. Il se met alors à étudier l'anatomie des insectes, la reproduction des grenouilles, la pneumatique, l'électricité...

Pour Voltaire

Élu à la Société royale de Londres après un séjour en Angleterre, il commence à donner ses cours de physique expérimentale à l'aide d'instruments scientifiques qu'il fabrique lui-même. Pour rentabiliser sa production, il prend l'habitude de confectionner plusieurs exemplaires à la fois. En 1738, les affaires semblent aller bon train et l'abbé Nollet accepte une commande d'appareils scientifiques destinés au cabinet de Voltaire.

De fil en aiguille, l'abbé philosophe gagne en notoriété auprès de la noblesse avec sa démarche qui consiste à décrire les principes de la nature par la voie de l'observation et de l'expérimentation. Le savant pédagogue instruit et divertit toute l'Europe: il donne des causeries expérimentales dans la société de salon, enseigne la physique au roi de Sardaigne, donne des leçons publiques à l'Académie royale de Bordeaux et parfait l'éducation des enfants du roi de France. Durant 30 ans, il s'adonnera à l'écriture d'articles scientifiques, de livres populaires et de nombreux volumes sur la physique expérimentale.

Une fois sa réputation bien établie, Nollet continue de dessiner des objets scientifiques portant sa signature — du rouge, du noir, des chinoiseries dorées! — mais cesse de les manufacturer lui-même. Il en confie plutôt la production à des sous-contractants spécialisés qu'il supervise de A à Z. De sorte que, si tous les objets présentés dans l'exposition temporaire ont été fabriqués à la manière de Nollet, aucun n'a été fait de ses propres mains!

À l'égal de Franklin

On retiendra encore de l'abbé Nollet qu'il fut le grand rival de Benjamin Franklin. Il expose pour la première fois sa théorie de l'électricité effluente et affluente en 1745. Jusqu'en 1752, ce système qui met en évidence les deux états d'un même fluide — Franklin fonde son argumentation sur un seul fluide — jouit en Europe d'un consensus inégalé. Envoyé par la cour de France en Italie, Nollet a pour mission de documenter l'état exact des connaissances en électricité. Chemin faisant, il disqualifie tous les «électriciens charlatans» qui se présentent à lui. Qu'importe, le nom de Nollet sera volontairement omis dans la préface d'une traduction des Lettres à Collinson de Benjamin Franklin, qui aura tôt fait de déclasser son rival outre-Atlantique. «En Europe, la théorie de Nollet était la plus efficace pour expliquer les phénomènes magnétiques et électriques, jusqu'à ce que Franklin introduise sa "théorie des + et des -", souligne Jean-François Gauvin, conservateur des collections scientifiques du Musée Stewart. Franklin avait plusieurs supporteurs en Europe, au détriment de l'abbé Nollet.»

En 1753, Nollet devient tout de même le premier savant à obtenir la chaire de physique expérimentale d'un collège affilié à l'Université de Paris. Il officiera en tant que professeur dans différentes écoles où s'enseignent les «sciences pures» et le génie, et sera nommé pour la seconde fois sous-directeur de l'Académie des sciences avant de s'éteindre à l'âge de 69 ans.

On saura enfin que la collection d'appareils de démonstration que conserve le Musée Stewart a été acquise en 1983 grâce aux conseils de l'antiquaire parisien Alain Brieux, qui mis en contact David Stewart et le propriétaire de ladite collection, David Wheatland, grand mécène du Massachusetts. L'abbé Nollet occupe aujourd'hui l'univers intellectuel du musée, lequel compte éventuellement réaliser une exposition sur le thème de l'instrumentation scientifique du XVIIIe siècle. En attendant cette prochaine réalisation, l'exposition des 50 trésors permet d'admirer les petites machines belles et utiles de Nollet et de mieux connaître le personnage.

Collaboratrice du Devoir