Entrevue avec Guy Vadeboncoeur - Profession : conservateur

Tandis que les célébrations entourant le 50e anniversaire du Musée Stewart battent leur plein avec l'exposition Trésors du Musée Stewart, 50 ans d'acquisitions présentée jusqu'en avril 2006, Guy Vadeboncoeur revient sur son rôle de conservateur en chef de l'institution. Il livre ici tout ce que l'on a toujours voulu savoir sur la manière dont se construit, avec patience et minutie, une prestigieuse collection de quelque 23 000 trésors...

Dire que Guy Vadeboncoeur fait partie des «meubles» du musée relève de l'euphémisme. Le conservateur en chef et directeur associé du musée historique de l'île Sainte-Hélène a grandi non seulement avec l'institution elle-même, mais avec toute la muséologie québécoise. «Au début des années 1970, les efforts des gouvernements fédéral et provincial étaient manifestes pour redresser une situation qui faisait en sorte que les musées québécois et canadiens étaient relégués au rang d'institutions mineures, mis à part les grands musées nationaux de l'époque», évoque celui qui a eu la chance de travailler aux côtés du créateur du musée, David Macdonald Stewart.

Plusieurs musées du Québec sont ainsi passés «du statut d'établissement étant plus ou moins l'oeuvre d'amateurs éclairés ou de bénévoles, à celui d'institutions faisant appel à des professionnels». Guy Vadeboncoeur a pris part à cette effervescence sans n'avoir jamais suivi de formation préalable à son travail de muséologue. Son métier, il l'a appris «sur le tas». Formé en enseignement, il se fait repêcher à l'été 1965 par David M. Stewart, d'abord en tant que membre de la Compagnie franche de la marine puis comme guide auprès des visiteurs. En 1970, il se fait embaucher à titre d'employé régulier et assume les tâches d'archiviste des collections. Il est nommé conservateur cinq ans plus tard.

Une relation privilégiée s'établit entre le collectionneur philanthrope et sa recrue. «Nous jouissions d'une certaine souplesse dans nos actions, se souvient Guy Vadeboncoeur. David Stewart nous réservait aussi des surprises. Il acquérait des choses exceptionnelles, comme cette maquette originale du vaisseau de Jupiter. Il nous demandait ce que nous en pensions, puis nous disait: "Voilà, c'est à nous maintenant!"»

Après 40 années passées à arpenter les coulisses du musée, Guy Vadeboncoeur se définit comme étant celui qui veille à la «construction et la diffusion des savoirs contenus dans la collection». Sa mission: trouver des objets intéressants, demeurer à l'affût de ce qui se passe dans les marchés, prendre connaissance des offres et pousser les recherches encore plus loin. «Il s'agit de trouver l'utilité muséale de l'objet, c'est-à-dire son utilité de conservation, mais aussi son utilité dans un exercice de communication — dans le cadre d'une exposition, d'un programme éducatif ou d'une publication», précise le conservateur.

Une collection en construction

L'essentiel de la collection du Musée Stewart va se construire sur une décennie et demie, entre 1967 et 1984, soit jusqu'à la mort de M. Stewart. Déjà au milieu des années 1980, 21 000 pièces sont rassemblées par dons ou par transferts, comme l'impressionnante collection d'armes à feu cédée au musée en 1974 par la Canadian Industries Limited (CIL).

Durant les années suivantes, le rythme d'acquisition ralentit considérablement — à titre d'exemple, cette année, seule une vingtaine de nouvelles pièces se sont ajoutées au lot. Le conservateur Vadeboncoeur se montre plus sélectif. Dans cette démarche en construction, les liens entre les objets commencent à se dessiner. Des liens parfois obscurs au premier abord.

Prenons la collection d'appareils de physique expérimentale de l'abbé Nollet, dénichée par David Stewart. Elle paraissait certes «belle et intéressante» à première vue, mais de là à établir un rapprochement immédiat avec l'exploration du continent... «On s'est aperçu que, dans cette acquisition, il y avait toute une vision globale de ce qui se passait en Occident au Siècle des lumières, reconnaît aujourd'hui Guy Vadeboncoeur. En creusant davantage, on s'est rendu compte qu'une école d'enseignement des sciences du Grand Séminaire de Québec faisait appel à ce type d'instruments pour transmettre le savoir. En creusant encore, on a commencé à comprendre le rôle majeur que cet abbé avait pu jouer dans l'évolution de la pédagogie de l'enseignement des sciences.»

Des objets pour l'éternité

David Stewart a initié une approche particulière à sa quête d'objets: chaque pièce doit s'accompagner de son image et de son récit. Cette philosophie guide encore aujourd'hui le choix des oeuvres, qui entretiennent toutes une relation directe avec l'histoire de la découverte, de l'exploration et de l'occupation de l'Amérique du Nord par les grandes civilisations traditionnelles de l'Ouest de l'Europe. Il s'agit à la fois d'objets d'histoire, d'ethnographie, de cartographies et de livres anciens, «jugés selon des critères de rareté et d'authenticité».

Lorsque le musée acquiert un objet, c'est «pour l'éternité». En revanche, pour s'en débarrasser — on découvre que l'objet est un faux, on décide de le remettre sur le marché des échanges dans une manoeuvre de troc pour bonifier la collection... —, il doit passer à travers tout un processus d'aliénation qui demande bon nombre de justificatifs.

Un important réseau d'experts et d'antiquaires disséminés à travers la planète permet au musée de mettre la main sur des pièces de premier plan. «M. Stewart jouissait d'un réseau d'informateurs à la fois aux États-Unis, en France et en Grande-Bretagne, relate Guy Vadeboncoeur. Il a construit sa collection en nous consultant.»

Avec la notoriété de l'institution viennent aussi les offres des particuliers. Lorsque c'est possible, le musée tente de favoriser un don — «sans conditions, sinon ça peut devenir un facteur aliénant» — en concordance avec ce que la loi du revenu permet. «Si l'objet a une valeur exceptionnelle, on peut aller jusqu'à la Commission canadienne d'examen des exportations des biens culturels. Le donateur aura alors droit à 100 % de la valeur.» Le budget d'acquisition annuel ne dépasse toutefois pas les 15 000 $.

Il arrive enfin qu'un objet soit découvert par un heureux coup du hasard, comme ce fameux petit canon de bronze de la Compagnie des Indes, un des 50 trésors de l'exposition temporaire. «Je l'ai vu dans une boutique d'antiquaire, quelque part dans l'État du Connecticut, raconte Guy Vadeboncoeur, encore ému. J'avais été envoyé par M. Stewart pour évaluer quelques objets figurant au catalogue afin de voir s'ils étaient pertinents pour la collection. Le canon n'apparaissait dans aucune liste. Je le repère, vois la date, les armoiries... Je venais de trouver une pièce unique.»

Les mathématiques au XVIIIe siècle

Avec 23 000 objets dans la réserve, Guy Vadeboncoeur peut se permettre de souffler un peu. Mais le minutieux travail de conservation ne connaît jamais de fin. Ce qui occupe maintenant le muséologue, c'est la bonification des diverses collections, particulièrement celle d'instruments scientifiques qui tient le haut du pavé en matière d'acquisition depuis les dix dernières années. Guy Vadeboncoeur ne cache pas sa fierté devant ses dernières réalisations. «Notre collection d'instruments mathématiques et physiques est suffisamment alléchante pour que des étudiants en maîtrise de l'UQAM viennent la consulter pour comprendre comment on faisait des maths au XVIIIe siècle!»

L'accent est mis aussi de façon soutenue sur la programmation d'expositions, dont certaines émanent des collections internes et d'autres, de projets en partenariat. Le musée planche actuellement sur un projet conjoint avec le Musée de la civilisation de Québec. «Un projet de chercheurs universitaires qui porte sur l'émigration après la Conquête est examiné en ce moment», ajoute Guy Vadeboncoeur.

À court terme, le musée compte entreprendre la révision de l'exposition permanente qui, après 13 ans de fier service, mérite un sérieux coup de plumeau. «On va s'y attaquer à l'automne pour être en mesure de présenter en 2006 une exposition permanente rajeunie, explique le conservateur. On pense refaire la présentation, la moderniser et mettre à jour certains détails.» Non, le travail de conservation ne se termine jamais...

Collaboratrice du Devoir