Fort de l’Île Sainte-Hélène - Un site d'histoire à l'abri du tumulte de la ville

Le Fort de l’île Sainte-Hélène, qui abrite le Musée Stewart, a connu depuis sa fondation mille fonctions et pensionnaires.
Photo: Jacques Grenier Le Fort de l’île Sainte-Hélène, qui abrite le Musée Stewart, a connu depuis sa fondation mille fonctions et pensionnaires.

Du pont Jacques-Cartier au pied duquel il s'étale, on le devine à peine. Il suffit d'emprunter la bretelle du pont, ou mieux, de monter à bord d'une navette maritime, pour voir surgir discrètement le Fort de l'île Sainte-Hélène. Pour ne pas passer tout droit, le visiteur devra cependant rester aux aguets. Et c'est là tout l'attrait et le charme de cet édifice militaire, érigé il y a près de 200 ans, en 1824 très exactement.

Soustrait à la vue et au brouhaha de la ville, tapi parmi les arbres touffus, le Fort de l'île Sainte-Hélène représente le plus ancien vestige militaire de Montréal. Bien avant qu'un certain David Macdonald Stewart, grand collectionneur et philanthrope, n'y installe son petit musée d'histoire en 1955, cet arsenal fortifié a vu défiler soldats, miliciens, Patriotes écroués, prisonniers de guerre, et servi d'entrepôt aux poudres, munitions, fusils et canons.

Le fort est le coeur militaire de l'île, elle-même forteresse. Une petite balade de reconnaissance permet de découvrir, enfouie au milieu de l'île, la grande poudrière que l'on a restaurée en théâtre. En poussant la promenade du côté du restaurant Hélène de Champlain, on tombe sur les restes d'un petit cimetière dont la plupart des sépultures ont été exhumées vers 1915. D'autres édifices et espaces aménagés, aujourd'hui disparus, occupaient les lieux: ici un hôpital, là des ateliers, là encore un champ de tir. On serait porté à croire que la tour de Lévis faisait elle aussi partie de l'ensemble. Erreur! Elle a été conçue en 1930 pour recouvrir le réservoir d'eau de l'île.

Arrière, Américains !

Toujours est-il que le fort, bien ancré au rivage, faisant face au fleuve et à la ville, n'a pas été construit ici par hasard. Avec son terrain escarpé et sa position stratégique permettant de contrôler l'accès au Vieux-Port, l'île s'était avérée un site de choix pour la construction d'une nouvelle fortification destinée à protéger Montréal contre d'éventuelles attaques américaines.

Nous sommes en 1812. Les Américains envahissent le Haut-Canada et se dirigent dangereusement vers Montréal. Pour contrer l'envahisseur, la colonie britannique entreprend la révision de son réseau de fortifications le long des voies navigables: Halifax, Québec, Montréal, Kingston, Toronto... «Au XIXe siècle, Montréal représentait un point focal d'une attaque américaine, rappelle Bruce Bolton, directeur général du Musée Stewart. Le complexe de l'île Sainte-Hélène a été construit pour remplacer la vieille citadelle du Vieux-Montréal.»

Ouvert sur le fleuve depuis que le bâtiment abritant armurerie, ateliers et magasins a été démoli en 1930 pour la construction du pont Jacques-Cartier — une bavure qu'on tente maintenant de réparer par un projet d'édification d'un nouvel ouvrage —, le fort se coupe encore de l'ennemi par l'entremise d'un champ ouvert sur l'horizon. Devenu stationnement pour les besoins de la cause, cet espace vide se termine par un fossé sensé décupler la protection de la forteresse.

En scrutant la pierre, on est frappé par sa coloration rouge orangé. «Cette pierre est spécifique à l'île Sainte-Hélène, explique Bruce Bolton, en pointant du doigt la carrière à ciel ouvert située à droite de l'arche d'entrée. C'est sa teneur en fer qui lui donne cette teinte rouille. L'île est le seul site à la ronde à disposer de ces roches volcaniques.» La pierre de granit qui compose les coins ainsi que l'arche des édifices provient quant à elle des débris de murs démolis de Montréal.

Un fort aux mille fonctions

Le fort doit son architecture en forme de croissant au créateur du Fort Lennox, dans le Richelieu, bâti à la même époque. Avec ses murs de six pieds d'épaisseur, son arsenal, sa petite poudrière, ses casernes (restaurées en Festin du gouverneur), ses entrepôts, ses meurtrières et ses canons, la forteresse occupe un espace de cinq acres, soit l'équivalent d'un terrain et demi de football.

Durant les décennies suivant leur construction, le fort et tout le complexe militaire de l'île connaissent mille fonctions et pensionnaires. À l'origine, l'édifice sert de dépôt de munitions de l'armée anglaise. Dès 1830, le fort se transforme momentanément en hôpital pendant l'épidémie de choléra, puis se transmute en prison militaire lors de la bataille des Patriotes. Après le départ des forces britanniques en 1871, l'île passe entre les mains du gouvernement canadien, qui y maintient une petite garnison.

Convertie en parc municipal dès 1875, l'île cesse toute activité militaire... jusqu'aux la Première et Deuxième Guerres mondiales. Elle sert alors à nouveau de dépôt de munitions puis de camp de prisonniers, où croupissent surtout des Italiens. Comme le rappelle Bruce Bolton, le gouvernement fédéral avait en effet cédé l'île à la Ville de Montréal à condition que, en temps de guerre, le gouvernement ait le droit d'utiliser le site à des fins militaires. La clause a pris fin il y a cinq ans. «La rumeur veut que, durant la Crise d'octobre, des hélicoptères se soient posés sur le site de l'île Sainte-Hélène», ajoute M. Bolton.

Dans les années 1950, le blockhaus de l'île accueille des expositions d'art pendant l'été, organisées par la Ville de Montréal. Ce sera ensuite au tour de la Société historique du Lac-Saint-Louis — la société mère qui a donné naissance au Musée militaire, devenu Musée militaire et maritime de Montréal puis Musée Stewart à la mort de son fondateur — de s'accaparer les lieux. Le 2 juillet 1955, un petit musée historique saisonnier est ainsi inauguré dans le petit abri militaire de deux étages, afin de lutter contre «l'immobilisme et l'inaction en matière de conservation du patrimoine et de vulgarisation de l'histoire». David Stewart confiait alors à ses proches: «À part quelques monuments, [...] il nous manque des musées, et l'esprit et le vouloir de conserver les maisons, moulins, etc., de nos aïeux.»

D'année en année, la collection s'enrichit, d'abord avec l'acquisition de livres rares, puis d'objets, d'artefacts, de documents, d'armes et de reproductions d'uniformes du milieu du XVIIIe siècle, tous rassemblés autour du thème de la guerre de la Conquête. Le musée prend physiquement de l'expansion. Il abandonne le blockhaus détruit par un incendie en 1965 et s'empare des cuisines des casernes, de la petite poudrière, des différents étages de l'arsenal...

Pendant l'Expo 67, une partie de l'édifice est réquisitionnée pour loger le personnel de l'événement universel. À compter du milieu des années 1970, le Musée Stewart occupe tout l'espace de la forteresse, ouvre à l'année longue et devient le locataire privilégié de la Ville de Montréal. «Le musée signe un bail avec la Ville, renouvelable tous les cinq ans, souligne Bruce Bolton. Moyennant une somme nominale, le musée est responsable de l'intérieur de l'édifice, et la Ville s'occupe de l'entretien extérieur — gazon, neige, etc.»

Un PPP muséal

Fruit d'un partenariat avec la Ville de Montréal et le ministère de la Culture et des Communications, le Musée Stewart est une corporation indépendante à but non lucratif, dont la plus grande source de revenus provient de la Fondation Macdonald Stewart mise sur pied en 1974 par David Stewart. «Le niveau d'autofinancement du musée est élevé, affirme M. Bolton. La participation des gouvernements du Québec, d'Ottawa et de Montréal et de certains particuliers complète les fonds.»

Le musée bénéficie depuis quelque temps d'un programme pour restaurer le fort. Cette année, toutefois, la subvention n'a pas été reconduite par manque de fonds, mais le musée maintient la pression sur le ministère. «Les fenêtres et le toit de la poudrière ont été restaurés, mais il y a encore beaucoup de travail à faire», précise le directeur général de l'institution.

Une étude réalisée en 2001 pour le compte du parc Jean-Drapeau démontre d'ailleurs l'importance de poursuivre le programme de restauration afin de rendre au site militaire son caractère d'origine à l'échelle de l'île. Parmi les principales mesures de mise en valeur, on recommande de rétablir le lien avec la berge, de reconstruire la caserne et les magasins au profit du musée, et de restituer les remparts. Le plan directeur souligne en outre tout le potentiel archéologique de l'île Sainte-Hélène, qui regorge de vestiges enfouis témoignant de l'occupation par les militaires britanniques et les troupes françaises. «Le fort est le bijou des îles, lance Bruce Bolton, admiratif. Il doit être exploité à pleine capacité.»

Collaboratrice du Devoir