Entre tradition et académisme

Edwin Holgate est un artiste polyvalent et talentueux qui n'a cependant jamais véritablement réussi à se démarquer sur la scène artistique canadienne. Ce Montréalais d'origine ontarienne, pourtant considéré par les critiques comme un peintre prometteur, ne semble jamais avoir vraiment su développer tout son potentiel. Même s'il fait partie des principaux courants artistiques du XXe siècle, il demeure une figure secondaire dans l'histoire de l'art du Canada. Depuis sa mort, en 1977, aucune exposition d'envergure ne lui avait encore été accordée.

La grande rétrospective qui a lieu en ce moment au Musée des beaux-arts nous invite à poser un regard neuf sur la production de cet artiste. Cette exposition rassemble plus de 165 tableaux, dessins, estampes, gravures ainsi que des photographies d'archives, et nous permet de mesurer toute l'importance de l'oeuvre de cet artiste complexe, tiraillé tout au long de sa vie entre tradition académique et courants modernistes.

Il est difficile de réaliser, quand on parcourt les salles du pavillon Michal et Renata Hornstein qui abritent l'exposition, qu'Edwin Holgate assistait dans ce même endroit, il y a près de cent ans, à ses premiers cours de peinture. Dans cet édifice, appelé autrefois le Art Association of Montreal, il suivait les cours du réputé professeur William Brymner, lui-même formé par le grand peintre académique Bouguereau de l'école Julian à Paris.

Sur les conseils de Brymner, le jeune Holgate est parti, dès 1912, compléter son apprentissage à Paris. Il a dû revenir brièvement au pays au moment de la Première Guerre mondiale et est reparti en Europe comme soldat. Après la démobilisation, il s'est installé avec sa femme dans un atelier de Montparnasse. C'est là qu'il s'est lié d'amitié avec de nombreux cercles d'artistes, comme le groupe russe Mir Iskoutsva («le monde de l'art»), un groupe opposé à l'académisme. Holgate a été énormément influencé par ces artistes russes avec lesquels il a participé à de nombreuses expositions.

Au moment de son retour au Canada en 1922, il avait déjà acquis une certaine renommée et, peu à peu, sous l'influence du Groupe des Sept, il a commencé à mettre de côté les sujets plus «européens» qui dominaient son travail pour se concentrer sur des thèmes «canadiens».

Une sensibilité «canadienne»

Cette exposition présente certains des meilleurs tableaux de cette période, en particulier les portraits monumentaux qui évoquent d'une manière remarquable des personnages types, comme Le Bûcheron ou Paul, trappeur. Sous l'influence de A. Y. Jackson, avec qui Holgate s'était lié d'amitié, il s'est mis aussi à peindre les paysages sauvages des Laurentides ainsi que des scènes rurales de la campagne québécoise, dans le Charlevoix ou la Gaspésie. C'est également durant cette époque qu'il est parti en train avec A. Y. Jackson et l'anthropologue Marius Barbeau le long de la rivière Skeena pour documenter la vie des autochtones Gixtan du nord-ouest de la Colombie-Britannique.

Les tableaux de tombeaux et de totems que l'artiste a effectués lors de ce voyage rappellent un peu les oeuvres d'Emily Carr. Mais l'exposition montre également un aspect moins connu de sa production: ses remarquables gravures sur bois. La série intitulée Mâts totémiques, présentée ici, en est un bel exemple.

Dans cette recherche d'un sujet «canadien» qui occupait l'esprit des avant-gardes de l'époque, la contribution la plus originale d'Holgate est sans doute ses peintures de nus féminins en plein air. Dans ces tableaux, l'artiste installe ses modèles dans des paysages sauvages, et il lie les formes et les couleurs des corps aux éléments naturels qui les entourent. Cette «variation de l'esthétique du Groupe des Sept», comme on peut le lire sur le texte de présentation de l'exposition, a fait souvent scandale dans les milieux conservateurs. Quoique assez originales par leur traitement, ces figures d'inspiration cézanienne peuvent sembler, aujourd'hui, assez banales.

Quand on parcourt l'exposition, on est davantage séduit par les portraits, qui sont la véritable force de l'artiste. Parmi ceux-ci, Ludivine est particulièrement remarquable. Ce portrait est d'une présence saisissante. Le texte accompagnateur nous explique que la mère de cette Ludivine venait tout juste de mourir, laissant à cette toute jeune fille la responsabilité de ses nombreux frères et soeurs. Un autre tableau, réalisé par l'artiste lors d'un voyage en Jamaïque, Jeune fille coolie, attire aussi l'attention. Il met en scène une jeune femme noire d'apparence modeste mais empreinte d'une grande dignité.

Invité en 1929 à devenir le «huitième membre du Groupe des Sept» (ce qui sonne un peu comme «la cinquième roue du carrosse»), Holgate n'aura malheureusement pas vraiment l'occasion de participer aux activités du groupe, qui se dissout peu après. Il a peint encore quelques tableaux durant cette période, mais rien de comparable à ses oeuvres précédentes. Lors de la Deuxième Guerre mondiale, il a été engagé comme peintre officiel de l'armée. De retour au pays, il s'est senti de plus en plus dépassé par les courants modernistes et notamment par l'abstraction qu'il méprisait. Il s'est replié dans sa propriété de Morin Heights et a consacré le reste de sa vie à des études de paysages.

Grand dessinateur, Holgate voulait préserver la valeur traditionnelle académique du trait. Inspiré par les courants modernes, il a aussi accordé beaucoup d'importance aux formes et aux volumes. Artiste indépendant, grand amoureux de la nature, il a imprégné son travail d'une sensibilité «canadienne». Cette rétrospective nous permet de réévaluer toute l'importance de ce peintre mal connu.

Collaborateur du Devoir