Oeuvres de passage

L'ouverture de la Grande bibliothèque de la rue Berri a aussi permis de dévoiler cinq oeuvres d'art intégrées à l'architecture qui viennent s'ajouter au parc national d'oeuvres dites du 1 %. Pour la Bibliothèque nationale du Québec (BNQ), il a été décidé de découper la tarte du programme en plusieurs parts, contrairement à ce qui a été fait, par exemple, pour le pavillon intégré Génie, informatique et arts visuels de l'université Concordia, à l'angle des rues Sainte-Catherine et Mackay, où Nicolas Baier a réalisé une murale de 650 mètres carrés visible de la rue.

Les lieux investis à la BNQ sont des lieux de passage. La grande sculpture de Jean-Pierre Morin à l'angle du boulevard De Maisonneuve et la rue Berri est campée en contexte urbain, alors que les oeuvres de Louise Viger et de Dominique Blain sont respectivement situées dans un couloir et une entrée secondaire de la BNQ. Finalement, deux oeuvres de Roger Gaudreau sont installées à demeure dans les jardins adjacents à l'édifice.

L'arbre de la connaissance

De loin l'oeuvre la plus visible du lot, le Sans titre de Jean-Pierre Morin aurait pu être plus effacé, dans la mesure où il a été demandé aux artistes du concours de réfléchir à l'implantation d'une sculpture pour la cour surbaissée près de l'entrée principale, située à l'intersection de la rue Berri et du boulevard De Maisonneuve. La solution de Jean-Pierre Morin pour son arbre d'aluminium a de quoi faire sourire, en raison de son ingéniosité. Bien que l'idée d'un arbre de la connaissance, pour un lieu comme une bibliothèque, flirte avec les lieux communs, la stratégie de Morin est alléchante.

D'une part, comme pour faire émerger sa sculpture du sous-sol auquel l'avaient confinée les organisateurs du concours, Morin a installé son arbre métallique sur un socle légèrement désarticulé, qui a le bonheur de ramener la pièce au niveau de la rue. Sorte de clin d'oeil à l'histoire d'un édifice dont l'allure aurait été complètement autre si on avait respecté la vision des architectes du concours initial, ce socle est fait d'acier corten, légèrement oxydé en surface donc, qui rappelle par sa chaleur toute industrielle les teintes qui auraient pu être celles de l'édifice si celui-ci avait été recouvert comme prévu de cuivre. Par ailleurs, la sculpture, elle-même en aluminium clair, donne du relief à l'ennuyeux écrin de verre de la façade. En plus, sa manière de se déplier, à l'aide de petits modules identiques répétés, rapproche cet arbre d'autres modèles d'arborescence, entre celui d'un l'ADN débridé et celui des univers virtuels, autrement plus tortueux.

Vous êtes ici

La pièce de Dominique Blain est un appel à la conscience de soi dans l'espace. À même la vitre de la façade donnant sur la très mal nommée avenue Savoie, une ruelle en fait, Blain a fait transférer au mur les silhouettes miniatures de dizaines de marcheurs qui viennent souligner la nature des lieux où l'on ne fait que ça, déambuler. L'expression «Vous êtes ici», dont les lettres ont été sculptées dans du verre rajouté à même cette vitrine, vient signaler à la fois la contingence du fait d'être présent dans un lieu marqué par son architecture, dans une rue dessinée par les édifices environnant ou, encore, à plus grande échelle, dans la province, qui parle la langue dont s'est servie l'artiste.

À travers ce moyen simple et économe, l'artiste met l'accent autant sur l'ici que sur l'ailleurs où nous ne sommes pas au moment de lire l'énoncé. Détail intéressant, l'artiste a pris en considération le fait que l'entrée de l'édifice est également sa sortie. Au mur, à droite, elle a fait ajouter un large miroir circulaire qui permet de renverser latéralement les mots qui, de l'intérieur, semblent écrits à l'envers. Outre le fait de démultiplier notre image de marcheur dans le lieu, un renvoi aux silhouettes gravées dans la vitre de la fenêtre, Blain dédouble les lieux et fait peut-être référence à ces miroirs de sécurité, positionnés dans les longs corridors articulés par un angle, qui permettent de projeter son regard au loin et de prévenir de l'arrivée d'autres individus.

Art et design

Autre oeuvre intérieure, la murale lumineuse de Louise Viger traite de parole, de lecture et de silence. Une surface de près de trente mètres de longueur et de deux mètres de hauteur a été investie de tubes de verre, parfois transparents, parfois givrés, qui deviennent conducteurs de lumière. Huit cent cinquante tubes de verre ont été insérés dans des caissons intégrés au mur. Éclairés à partir du centre vers le haut et le bas par des diodes électroluminescentes (LED) trichromes, ces tubes laissent se répandre une onde lumineuse qui rappelle les graphiques des analyseurs de son. Comme si le corridor était traversé par un courant de matière impalpable, une séquence de 90 secondes s'active et traduit les mouvements d'une onde sonore circulaire bien qu'elle demeure inaudible. Cette séquence sera de plus sujette à changements, selon l'avancée des saisons.

En plus de s'approcher du design, une tendance forte dans l'art contemporain, la pièce résonne de l'esprit de l'endroit. Silencieuse, elle signale sa présence en évoquant le son. De plus, bien qu'elle se retrouve dans un corridor à double sens, elle prend en considération le sens de la lecture, se déployant de gauche à droite. Sorte de sonographe, elle témoigne d'un souffle visuel fort séduisant. Dommage qu'on n'ait pas songé du côté des architectes à diminuer l'intensité de l'éclairage ambiant, bien au-dessus des normes de sécurité, afin de laisser la pièce de Viger déployer davantage ses atours.

Parc des punks

À l'extérieur, dans le parc adjacent à l'édifice de la BNQ, l'artiste Roger Gaudreau, de Trois-Rivières (né à Rimouski), a signé les deux premières oeuvres d'un parc qui en contiendra 29 et dont les lots seront remplis au gré d'un concours annuel. L'idée de ce concours est belle, bien qu'elle laisse craindre un capharnaüm, alors qu'aucun fil continu ne laisse croire que le résultat ne sera pas entièrement avalé par

la confusion.

La contribution de Gaudreau est une demi-réussite. Son Jardin de la forêt urbaine, tout littéral soit-il, amuse à la vue de ces feuillages qui se retrouvent à la base d'arbres inversés dont les troncs rappellent la carrure des gratte-ciel. Ici, les façades (un sujet délicat autour de la BNQ) miment des écorces d'arbre, comme si, à l'inverse de la BNQ justement, les tours se retrouvaient prises dans un écrin de bois.

Cette allusion bellement réussie côtoie cependant un malheureux Jardin punk, à l'humour aussi flagrant que bête. Quelques pierres posées là ont été piercées. Gaudreau dit s'être inspiré de la jungle locale, telle qu'il l'a vue, en 2001, dans les images d'Yves Nantel diffusées par la revue Art Le Sabord. Plutôt que de se méfier du caractère hautement caricatural de ces images, l'artiste en a retenu un aspect, le piercing, qui n'est pourtant plus, depuis des lunes, l'apanage des seuls punks et qui en est encore moins la principale caractéristique. L'oeuvre ne saurait être davantage inappropriée, dépassée et insensée.

Le Devoir