Laisser sa trace

Nous n'avons pas l'habitude de vous inciter autant à la dernière minute à aller voir une exposition, mais si vous avez, aujourd'hui, quelque temps à dépenser à bon escient, faites un saut à la galerie de l'université Concordia. Là vous attend une exposition de haut calibre, organisée par la commissaire Nicole Gingras, fascinante par les propos qu'elle tient sur l'art sonore, mais aussi terriblement édifiante par le large niveau de culture qu'elle touche. Sincèrement, ne boudez pas votre plaisir.

Ne serait-ce que pour cette performance, rendue ici sur bande vidéo, de Ian Murray, l'exposition vaut le détour. En 1970, ce dernier a engagé un batteur professionnel pour tenir le rythme sur un collage présentant 100 fois dix secondes de numéro 1 aux palmarès Billboard des dix années précédentes. Or, sur la question de l'écoute et de la musique qui laisse des traces durables, cette bande est tout à fait réussie. Il faut voir le batteur s'ajuster, être constamment décontenancé par le flux des chansons, en plus d'avoir droit à une compilation de succès d'une époque lointaine.

C'eût été tout que c'eût été déjà beaucoup. Or la pièce de Jean-Pierre Gauthier est tout aussi excitante. Avec un système de poulies et de moteurs, bellement désignés comme des Marqueurs d'incertitude, Gauthier fait glisser à la surface du mur deux traceurs qui, à force d'être secoués, ont donné lieu à des dessins diffus, de curieuses masses nuageuses.

De Péter Sülyi, un documentaire tente de redonner sa musique à un film muet réalisé dans les années 40, où l'on voit Bartók jouer du piano. Sülyi suit le travail de musicologues qui tentent de redonner sa voix au piano, avec toutes les difficultés que la perception strictement visuelle de la musique peut comporter.

Ces spectres sont peut-être encore plus présents avec les expériences sonores de Friedrich Jürgenson (1903-87), découvreur dans les années 50 de ces troublants EVP, Electronic Voice Phenomena, ce qui a été vu comme la transmission sonore des voix des disparus, phénomène remis lamentablement sur la carte récemment par le film White Noise.

Reste alors les amusantes pochettes de disque grattées par Martin Tétreault, qui cherche ainsi à redonner sa gloire à l'éclipsé Ringo Starr, et l'installation de Dominique Pettigand, par trop anecdotique. L'exposition se termine, mais elle aura une suite, au printemps 2006.