Exposition - Tirer leçon des formes et objets ordinaires

Pour se venger des hommes qui venaient de recevoir, sans son accord, le don du feu, Zeus créa une femme... Il la nomma Pandore et lui offrit une grande jarre scellée en lui faisant promettre de ne jamais y toucher. Malheureusement, Pandore, ne pouvant résister à la curiosité, ouvrit le récipient et libéra sur la terre tous les grands fléaux de l'humanité: la haine, la jalousie, la violence, la maladie, la mort... Quand elle réussit finalement à refermer le couvercle, seule l'espérance resta emprisonnée.

Ce mythe m'est revenu à l'esprit en voyant Une gargantuesque métaphore optimiste, la première série de l'oeuvre de l'artiste montréalaise Naomi London, présentée actuellement au Musée d'art de Joliette.

Quand on entre dans la salle, on est accueilli par des espèces d'immenses divans-coussins en forme de lettres, rangés contre les murs. Ces lettres forment le mot «espoir» en français, en anglais («hope»), en hébreu («tikva») et en arabe («amal»). On peut ramasser ces coussins, les déplacer, s'y asseoir... L'effet est cocasse, d'autant plus que le côté ludique de l'oeuvre est renforcé par les murs peints de couleurs vives.

Mais sous cet air frivole de «métaphore optimiste» se trouve toute une réflexion ironique à saveur féministe. Selon le récit mythologique, la femme, représentée par Pandore, est responsable de tous les maux et n'a réussi qu'à préserver cette vertu ambiguë qu'est l'espoir. Ici, l'artiste rattache simplement ce mot à un stéréotype féminin: le confort domestique. Dans ce contexte, le mot «espoir» perd de sa force et devient un banal concept, évoquant moins l'espérance que l'attente, l'illusion et peut-être même la frustration.

Selon France Gascon, directrice du musée et commissaire de cette exposition, Naomi London «peint ce qu'elle cuisine, coud ce qu'elle sculpte et installe ce qu'elle a à dire»... C'est une artiste multidisciplinaire qui joue sur les concepts et les matériaux pour nous faire réfléchir aux idées reçues. Son travail se présente comme une «réflexion sur la condition humaine ancrée dans ses aspects les plus quotidiens». Sous le titre Trois projets sur le thème du plaisir, de l'espoir et du temps qui passe, l'exposition rassemble donc trois séries d'oeuvres faites entre 1991 et 2005 et donne un aperçu intéressant de l'approche hétéroclite de cette artiste. En interrogeant les formes et objets ordinaires, elle remet en question les rôles définis, les classifications et les hiérarchies, aussi bien dans le quotidien des hommes et des femmes que dans le monde de l'art.

La série Beyond Sweeties («Ajouter du sucre»), exposée dans le hall d'entrée du musée, évoque bien cet aspect. L'artiste a demandé à ses amis de lui envoyer des photos Polaroïd de leurs desserts préférés, qu'elle peignait ensuite sur de petites toiles. Comme l'indique le catalogue de l'exposition, le résultat ressemble à des versions miniatures du colour field painting des expressionnistes abstraits américains. Mais plutôt que de chercher à imiter l'énergie gestuelle et la monumentalité caractéristique de ce mouvement, l'artiste se moque de son aspect machiste. Ses abstractions petits formats ne s'inspirent pas d'une intense recherche intérieure mais bien d'une activité, encore une fois traditionnellement considérée comme féminine: la cuisine... C'est une manipulation intéressante mais, derrière l'idée, les oeuvres ne sont pas visuellement captivantes.

Heureusement, avec sa série des Walkers («déambulateurs»), l'exposition montre que l'artiste ne suit pas exclusivement la formule ironique qui risquerait de devenir, à la longue, un peu agaçante. Ici, son regard se pose sur un objet du quotidien plus incongru: les dispositifs qui aident les personnes âgées ou handicapées à se déplacer. Sur de grandes feuilles de papier, elle dessine des walkers au fusain. Par leur composition et leur format, ceux-ci ressemblent à des espèces d'études académiques du corps humain. Pourtant, ce n'est pas du corps qu'il est question ici, mais justement d'un symbole puissant de ses faiblesses. Ces dessins détiennent un grand pouvoir suggestif. Black Walker Drawing, de 1992, en particulier, est saisissant dans sa simplicité.

Le musée présente également, dans le cadre de sa série Focus, un aperçu du travail de Josée Fafard, une jeune artiste de la région. Cette petite exposition, intitulée Les Pieds sur terre, rassemble des productions récentes, de la photographie à la sculpture en passant par la broderie et l'installation.

La réflexion et l'approche hétéroclite de Josée Fafard nous rappellent, d'une certaine façon, le travail de Naomi London. Il est donc intéressant d'avoir placé ces expositions côte à côte. Le travail de Josée Fafard comporte également une interrogation sur le rôle de la femme dans l'art. Elle explore les qualités artistiques des activités traditionnellement «féminines» de la broderie ou du crochet, en leur donnant un caractère contemporain.

Mais contrairement aux autres artistes féministes qui se sont déjà penchées sur cette technique (pensons à l'artiste canadienne des années 60 Joyce Wieland), son approche est plus poétique que subversive. Dans sa «série des foulards», elle évoque d'une manière rudimentaire des paysages sur de la mousseline ou de la soie (Jardin, Île, Lac) ou des actions (dans Ici j'ai brodé un saut dans l'eau, elle fait simplement ressortir une forme arrondie au milieu du tissu). Simples et imaginatives, ces créations sont réussies. Mais les oeuvres qui sont les plus captivantes sont les singulières «sculptures». Dans Lac (la nuit), par exemple, un tapis, du tissu et des rembourrages en satin évoquent d'une manière originale un lac isolé entouré de pins. Trophée, fait de fourrure recyclée, représente deux espèces de jambes. Sa forme nous fait penser à une version charnelle de la petite statue préhistorique, la Vénus de Willendorf. C'est une expression primitive, presque sauvage, de la féminité et du désir.

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Trois projets sur le thème du plaisir, de l'espoir et du temps qui passe

Naomi London

Du 20 mars au 4 septembre

Les pieds sur terre

Josée Fafard

Du 20 mars au 2 octobre

Musée d'art de Joliette

145, rue Wilfrid-Corbeil

Joliette