Arts visuels - L'âme russe mise à nu

Le Musée de la civilisation de Québec renoue ce printemps avec le volet «civilisation» de sa programmation. Après la Syrie (2000), la Chine de Xi'an (2001) et le Moyen Âge de Gratia Dei (2003), on nous convie à sonder les profondeurs de l'âme russe.

On l'attendait depuis longtemps, cette exposition. Prévue à l'été 2004, Dieu, le tsar et la révolution avait dû être reportée d'un an pour répondre aux exigences imposées par le Musée national d'histoire de Moscou, son principal partenaire. Mais l'attente en valait la peine. D'autant que la patience est l'une des vertus les plus valorisées par les Russes, comme le faisait remarquer le conseiller scientifique Alexandre Sadetsky, à l'occasion du lancement de l'exposition, cette semaine.

Cette remarque lui avait été inspirée par le «sarafan», un vêtement traditionnel aux mille boutons. Dans les décorations, les vêtements ou les ustensiles se trouvent mille indices sur cette âme russe à laquelle on fait souvent référence mais que peu connaissent vraiment.

Inauguré sur la place Rouge en 1883 par le tsar Alexandre II, le Musée national d'histoire de Moscou regorge de trésors. On estime qu'il comprend pas moins de quatre millions de pièces dispersées sur dix siècles d'histoire. Dans le lot, les Québécois ont sélectionné quelque 250 objets: icônes anciennes, costumes d'époque, bijoux, tableaux. Figurent aussi toutes sortes de curiosités, comme ce rasoir qu'utilisait Alexandre Ier les mercredis.

Une sorcière avec des pattes de poule

Priée de nous montrer ses pièces favorites, l'équipe de conservateurs russes nous guide vers un service à vin de la fin du XIXe siècle. Recouvert de fins émaux, l'objet reproduit la forme d'un coq. «Le matin commence avec le coq, c'est un symbole important, il représente le début des choses», nous explique-t-on.

Le début, la fin, le recommencement, la résurrection... L'histoire des Russes semble être une suite de ruptures. Alexandre Sadetsky, qui dirige le Centre Moscou-Québec à l'Université Laval, préfère parler «d'un long dialogue» que le peuple russe entretient non seulement avec l'extérieur, mais avec lui-même. Le mérite de cette exposition coordonnée par Dany Brown consiste justement à repérer des constantes dans la culture russe, lesquelles prennent souvent la forme de dilemmes, de tensions. C'est le cas du rapport à Dieu ainsi que des relations avec l'étranger, l'Occident en particulier.

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, Pierre le Grand et Catherine II se distancient de la religion orthodoxe pour se rapprocher de l'Europe et des Lumières. À d'autres époques, on a préféré se replier davantage vers l'intérieur, revisiter les traditions ancestrales. La superbe maquette en bronze du monument de Catherine II de Saint-Pétersbourg montre l'impératrice trônant au-dessus de ses ministres, auxquels s'ajoutent des scientifiques et des poètes. M. Sadetsky note que l'Académie des sciences était alors dirigée par une femme. Progressistes, les Russes offrent au deuxième sexe l'accès à l'éducation supérieure dès la fin du XIXe siècle et des garderies publiques sont créées à la même époque.

Vie rurale, avant-garde artistique et révolution

L'exposition montre en outre à quel point l'histoire de la Russie est marquée par l'écart entre la ville et la campagne. La section destinée au Saint-Pétersbourg de Catherine II est suivie d'un espace consacré à la vie rurale. Les robes de bal cèdent la place à des costumes traditionnels colorés, les dorures et les métaux précieux sont remplacés par de pittoresques objets de bois. Il est question de traditions, de mythologie, de la sorcière cannibale Baba Yaga qui habite dans une cabane juchée sur des pattes de poule. Une dame du Musée national d'histoire de Moscou nous invite à regarder un vase dédié à Sirine, femme-oiseau dont le chant est si triste qu'il fait perdre le goût de vivre.

L'exposition, qu'on trouvera bien courte étant donné l'ampleur du sujet, se termine sur l'avant-garde artistique et l'épisode révolutionnaire. On trouvera là certains des éléments les plus fascinants de la salle, tel ce jeu d'échecs opposant les armées rouge et blanche. Le roi blanc a une tête de mort tandis que son vis-à-vis est un fringant ouvrier. Quant aux pions blancs, ils sont, bien sûr, enchaînés. Juste en face, il ne faut pas manquer ce film mettant en scène des révolutionnaires cherchant à rallier les habitants... de Mars.

À la fin, on s'étendra peu sur les communistes. Probablement par manque d'enthousiasme pour l'esthétique de propagande et afin de limiter la présence de mauvais souvenirs. Après tout, pour ceux-là, tout ce qui précède dans l'exposition devait être rejeté. Quoiqu'en les oubliant à leur tour on se prête peut-être à un nouvel aveuglement...