Riopelle et le marché de l'art

Il y a lui et puis les autres. Dans le merveilleux monde des peintres modernes canadiens, Riopelle occupe une place unique, sans aucun prétendant au trône à l'horizon. Il est le plus vendu, le plus vendable, le plus copié, le plus volé des artistes canadiens. Avec Michael Snow et Jeff Wall, c'est aussi un des rares artistes nationaux capables d'attirer les chasseurs de valeurs sûres dans les salles d'enchères de Londres à Berlin, de Tokyo à New York.

Au cours des quinze dernières années, plus de 860 de ses oeuvres ont transité par les tribunes des maisons d'encans et trouvé preneur. Les cotes oscillent entre 30 000 et 140 000 $ selon le site artprice.com. Par contre, les toiles les plus recherchées, celles de la fabuleuse période des mosaïques, peuvent facilement déborder vers le demi-million, voir le million de dollars.

En 1989, alors que le marché de l'art connaissait une de ses années les plus fastes du XXe siècle, Composition (1954) est d'ailleurs devenue la première oeuvre canadienne à passer ce cap magico-financier du million. Les productions des autres excellents peintres Québécois dépassent rarement les 150 000 $.

"Il a produit beaucoup et son oeuvre est disséminée à travers la planète, ce qui est une autre preuve de son excellence, de sa notoriété, de son immense valeur", note le directeur du Musée du Québec, John Porter. "Les toiles de grands formats, les plus recherchées, se retrouvent dans les plus prestigieuses collections. Mais la majorité de sa production est entre des mains privées. Au cours des prochaines années, on peut donc s'attendre à voir resurgir de belles et de fameuses oeuvres sur le marché."

Le MQ a récemment déboursé 1,6 million pour acquérir Espagne, une mosaïque, son plus ancien grand format en fait (150 cm X 232 cm). La toile fabuleuse était dans une collection privée depuis deux décennies. Quelques grands collectionneurs (notamment la famille Desmarais) auraient profité de la récession subséquente du marché pour faire main basse sur plusieurs oeuvres capitales.

Selon les experts, la côte riopellienne va certainement se revigorer au cours des prochaines années. Mais pour l'instant, disons dans les prochains mois, le marché ne devrait pas s'emballer.

Michel Tétrault connaît la chanson. Il a trimballé le dossier de l'Hommage à Rosa Luxemburg pendant trois ans, au milieu de la dernière décennie pour tenter d'intéresser un acheteur à ce dernier grand ouvrage du maître. Il évaluait les 40 mètres du testament artistique à environ 3,5 millions. Finalement, Loto-Québec l'a acquise pour moins de deux millions (y compris les avantages fiscaux). Le grand-oeuvre est maintenant intégré à la collection du musée du Québec.

Michel Tétrault a ensuite produit le coffret Le Cirque, la dernière oeuvre de Riopelle, organisée autour de ses gravures et de textes de Gilles Vigneault: 75 exemplaires, à 40 000 $ la pièce. "Riopelle se vend très bien", dit celui qui va financer un projet de Maison des arts, dans les Cantons-de-l'Est, avec le produit de cette vente. "Les oeuvres exceptionnelles dépassent le million. Mais Riopelle a aussi produit beaucoup d'oeuvres qui se vendent très peu cher et qui se vendent toujours très bien."

Ici, au Canada, l'artiste visuel ne jouit d'aucun droit de suite sur les ventes successives de ses oeuvres. Riopelle n'a donc pas touché un clou des immenses profits réalisés par les collectionneurs de ses chefs-d'oeuvre. Du moins pas directement, puisqu'il a pu écouler certaines oeuvres engrangées une fois l'engouement confirmé pour une certaine période.