Edmund Alleyn et Michael Merrill : les formes de l’art

Vue de l’exposition des oeuvres d’Edmund Alleyn
Photo: Guy L’Heureux Vue de l’exposition des oeuvres d’Edmund Alleyn

En 1967, Edmund Alleyn présente son exposition Conditionnement, dans un premier temps du 26 avril au 23 mai, à la Galerie Blumenthal-Mommaton à Paris, puis du 3 au 24 octobre, à la Galerie Soixante à Montréal. Le critique français Gérald Gassiot-Talabot — qui la même année fondait la revue d’art OPUS International — signait le texte de présentation accompagné par un poème de Michel Butor. Le tout formait un opuscule avec photos couleur, petit ouvrage qui — soit dit en passant — manque cruellement de nos jours dans les galeries d’art contemporain. Mais, que voulez-vous, rares sont les visiteurs qui, aujourd’hui, dans les galeries commerciales, lisent sur l’art. La question pour les acheteurs est plus de savoir combien ça vaut et combien cela vaudra, et non de quoi cela parle…

Entre 1965 et 1970, Alleyn était alors dans une période technologique. Au critique Yves Robillard, il confiait qu’après avoir travaillé sur une « mythologie indienne » — série réalisée entre 1962 et 1964 —, il voulait investir une « mythologie plus moderne ». Il y montrait comment l’homme est envahi par la machine. Gassiot-Talabot expliquait que ses schémas exhibant des individus dévorés par divers instruments, sondes, prothèses nous disent « une violation de l’homme dans son corps et dans sa conscience ». Comme quoi l’idée de l’aliénation de l’humain par la technologie ne date pas de l’invention d’Internet ou du téléphone intelligent, comme certains le répètent ad nauseam, sans réfléchir ! Et à l’époque, on aurait déjà pu expliquer que cette idée datait au moins du XIXe siècle, sinon de la Renaissance, quand s’opposait la réflexion intellectuelle au travail mécanique des artisans, esclaves de la matière. Cette série entretient des liens avec le pop art, mais aussi avec ce que Gassiot-Talabot nomma la « figuration narrative », un art plus clairement contestataire que le courant anglo-saxon.

Et l’amateur pourra juger de cette riche période de l’art d’Alleyn grâce à une exposition intitulée Schémas techno (1966-1967) présentée ces jours-ci. Un opus d’oeuvres contemporaines du célèbre Introscaphe qu’Alleyn construisit entre 1968 et 1970, première création multimédia immersive au Canada, qui elle aussi fut exposée à Paris et à Montréal.

Michael Merrill

Pour sa plus récente série d’huiles sur toile, exécutées en 2022, Michael Merrill s’est donné une contrainte. Chacune d’entre elles fut réalisée en une seule journée dans son studio. Il faut dire que ce n’est pas la première fois que Merrill peint avec l’intensité du moment. En fait, son oeuvre oscillesouvent entre un travail méthodiquement et patiemment réalisé sur le long terme — parfois en lien avec des photographies — et la création exécutée d’une manière plus spontanée, sur le vif… L’amateur se souviendra entre autres de ses oeuvres présentées dans la même galerie en 2016, oeuvres où Merrill avait représenté des lieux majeurs du land art aux États-Unis. Il avait peint ces sites « sur le motif », en un temps très court, dans le désert, avec une certaine urgence, alors que la température extérieure était très élevée…

Ici, Merrill procède à une sorte d’étude sociologique de son studio, qui pourrait être celui de bien des artistes. L’artiste explique que « l’acte de faire de l’art est le sujet » de cette série. Dans ses huiles, on retrouve des images des oeuvres de Picasso, de Goya, de Géricault, mais aussi des statues africaines et divers produits commerciaux ou objets fonctionnels qu’il a dans son lieu de travail. Il y a souvent des correspondances formelles surprenantes entre ces différents éléments n’ayant pas la même fonction symbolique. Se référant à Giacometti, Merrill parle du fait que « l’acte de perception du monde devient le sujet même de l’oeuvre ». Ainsi, il arrive brillamment à nous interpeller sur une question fondamentale : qu’est-ce qui différencie l’art de ce qui n’en est pas ? Et l’explication ne vient pas seulement du contexte sociologique. Il en donne pour preuve un voyage qu’il fit en 2013 pour voir de l’art rupestre. Malgré le fait que « nous ne sommes pas tout à fait sûr de leur fonction, ces oeuvres nous touchent encore totalement », de conclure l’artiste.

Edmund Alleyn. Schémas techno, 1966-1967 / Michael Merrill. Natures mortes

Aux galeries Roger Bellemare et Christian Lambert, jusqu’au 18 février

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