Nelson Henricks: de l’art et de son effet

Vue de l’installation vidéo «Heads Will Roll» (2022)
Photo: Paul Litherland Vue de l’installation vidéo «Heads Will Roll» (2022)

C’est dans le « mini » musée d’art contemporain (MAC) de la Place Ville Marie, espace à peine plus grand que les centres universitaires de l’UQAM ou de Concordia, que l’artiste Nelson Henricks présente ces jours-ci son plus récent travail. Il y expose seulement deux installations vidéo, mais qui sauront néanmoins piquer la curiosité ainsi que l’intelligence du spectateur.

Depuis plus de 35 ans, Henricks, artiste multidisciplinaire, a développé une approche originale de la vidéo d’art, ce qui en a fait une figure marquante de ce type de création. On pourra ajouter, s’il fallait encore prouver son talent, ou pour ceux qui auraient besoin de la caution nationale ou internationale, que ses oeuvres sont présentes dans les collections de bien des musées au Canada et à l’étranger. Elles se retrouvent autant au Musée des beaux-arts à Ottawa qu’au Musée d’art moderne de New York. Il était donc bien temps que le MAC lui consacre une exposition, expo qui aurait dû être une rétrospective d’envergure…

Ici, à Montréal, l’amateur d’art se souviendra, en particulier, de la formidable expo d’Henricks au centre Dazibao en 2015, présentation qui traitait de notre désir de comprendre l’oeuvre d’art. L’artiste y mettait entre autres en scène une conférence d’Oscar Wilde de 1882 portant justement sur l’art. Mais Henricks y traitait aussi de l’approche synesthésique des artistes symbolistes contemporains de Wilde, une approche qui permet de tisser des liens entre couleurs et langage, ce qui donne à l’art un réseau de significations accru.

Le spectacle de la couleur

En première partie de l’expo, vous pourrez voir Dont You Like the Green of A?, une installation vidéo où Henricks poursuit ses recherches. Il s’y réfère au rapport que la peintre Joan Mitchell avait avec la synesthésie. Tout comme Henricks, il semble que Mitchell était affectée par ce trouble de la perception qui établit spontanément des liens entre des sens qui ne sont pourtant pas convoqués au même moment. Henricks explique : « Dans mes recherches doctorales, j’ai examiné Rimbaud et Baudelaire en connexion avec l’esthétisme et Oscar Wilde.

Pour Mitchell, ce qui m’intéressait était son lien avec l’histoire de l’art abstrait et la couleur. De plus, sa synesthésie graphème-couleur a été très bien documentée… Ce qui n’était pas le cas pour les autres. On se pose même la question si Rimbaud souffrait véritablement de synesthésie… »

Dans Dont You Like the Green of A?, le spectateur pourra y sentir une tension dans les liens que l’artiste établit entre couleurs et sonorité. D’une part, on percevra dans cet usage de la synesthésie un désir de rendre l’art résistant à une interprétation facile, à une transparence des signes, à une signification simple. Mais, d’autre part, cette installation vidéo incarne aussi une critique de l’art — et de sa médiation ou de sa diffusion — comme spectacle… la synesthésie y devenant presque comme une attraction de cirque un peu curieuse. Il faut dire que l’art contemporain est de nos jours trop souvent réduit à une fonction de divertissement.

Le bruit de la révolte

Dans une deuxième salle, dans Heads Will Roll, Henricks montre comment la musique et le bruit ont un pouvoir de contestation, parfois même de révolution : tintamarres de casseroles — comme cela fut lors des manifestations des carrés rouges en 2012 —, bruits de claquements de mains ou de bâtons, et même bruissements des drapeaux agités ou sons de guitares en concerts…

À un certain moment de la vidéo, la rythmique du bruit ne sera pas sans évoquer celle de la célèbre phrase « Ce n’est qu’un début, continuons le combat », qui est scandée dans bien des manifestations. Toutes ces sonorités — cette culture populaire sonore, plus ou moins intense — parlent d’une énergie de la révolte, comment celle-ci peut être entraînante, envoûtante.

MiniMac

Cela dit, on sera tout de même éberlué de voir que cet artiste renommé ne puisse être célébré que dans ces deux salles du tout petit Musée d’art contemporain, établissement d’État dont un des mandats est pourtant de faire la promotion des artistes canadiens et québécois.

Cette petite expo, par sa dimension, est de plus présentée sans catalogue. Un tel artiste ne méritait pas un tel ouvrage ? Cela aurait permis de donner un écho supplémentaire à son travail auprès du public…

On rappellera que le MAC a annoncé récemment qu’il ne pourra rouvrir des locaux dignes de ce nom avant 2026 ! Cette histoire de travaux traîne depuis au moins 2018, bien avant la pandémie. Ce sont nos artistes qui souffrent le plus de la perte de cet outil de diffusion…

Ainsi, d’ici 2026, ou plus tard — qui sait ? —, nous n’aurons droit qu’à des expos de petites tailles ? Et nous ne verrons aucune présentation des collections du MAC, collections pourtant si riches ?

Tout cela est scandaleux. On ne peut imaginer le MoMA à New York restant fermé aussi longtemps sans que tous soient indignés. Il est grand temps que le gouvernement se penche sur ce dossier, un dossier bâclé.

Exposition posthume

Décédée le 3 février dernier à l’âge de 31 ans, Emmanuelle Duret, dans le cadre de sa maîtrise, était en train de préparer un nouveau projet d’exposition qui avait été accepté par la Galerie de l’UQAM. Un « projet retenu unanimement par le jury ». Une très touchante et intelligente exposition posthume, une installation photographique, a été finalement terminée par Christophe Barbeau, Vincent Bonin, Sarah Chouinard-Poirier et Pavel Pavlov, qui était son amoureux.

Petite-fille de Raoul Duret, survivant de Dachau et du sous-camp Allach, Emmanuelle Duret s’est rendue en ce lieu en 2019. Grâce à sa démarche artistique, elle y a entrepris une réflexion sur la mémoire et sur la muséification du mémorial du camp de concentration. L’installation Views from Above est en fait le troisième volet d’une série sur ces sujets, série qui comprend Die KZ und die Gedenkstätte : Replica I (2021) et Discreet Inscenatory Effects (2019), une série de photographies qui peut d’ailleurs être vue à l’entrée de la salle présentant sa dernière oeuvre.

Une installation qui nous rappellera aussi le rôle qu’a joué la photo dans la reconnaissance de l’existence de la Shoah, entre autres, car les premières photos des camps de concentration furent prises du ciel par un avion américain…

Le décès de cette jeune femme est une immense tragédie. Cette exposition nous montre clairement que la mort de cette artiste est une grande perte pour notre histoire de l’art.

Emmanuelle Duret. Views from Above

À la Galerie de l’UQAM, jusqu’au 21 janvier.

Nelson Henricks

Commissaire : Mark Lanctôt. Au Musée d’art contemporain à la Place Ville Marie, jusqu’au 10 avril.



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