Arts visuels: de sororie à sorcellerie

Rihab Essayh, Sorority of Five, 2022
Photo: Guy L’Heureux Rihab Essayh, Sorority of Five, 2022

Plus d’une fois par année, on peut reprocher aux galeries privées de ne répondre qu’à la demande en offrant des oeuvres vendables. Vilain préjugé. Car les marchands d’art les plus consciencieux aiment aussi la prise de risque. Trois expositions en donnent la preuve.

Au quatrième étage de l’édifice Belgo, dans trois locaux, il n’y a pas que des oeuvres à voir. Ce sont des mondes que l’on visite. Les galeries voisines McBride Contemporain, Patel Brown et Laroche/Joncas offrent en cette fin de saison des expositions sous forme d’installations, avec tout ce que cela comporte comme projets : objets à souhait, variété de techniques, espaces subdivisés et un penchant pour la métamorphose de l’endroit.

Si des oeuvres sont quand même à vendre (il y a des aquarelles, des gouaches, des plâtres, des impressions, une vidéo…), les expositions tiennent davantage d’une mise en contexte que d’une mise en marché. Elles font partie intégrante de la proposition artistique.

Coïncidence ou pas, ces trois expositions sont les projets de trois femmes, dont la pratique a une importante portée sociale. L’enrobage général (couleurs chatoyantes, rideaux translucides, mobilier douillet…) et une inclination pour la représentation de corps instaurent une dose d’intimité fort à propos.

Une sororie accueillante

Les oeuvres à l’aquarelle que Rihab Essayh expose à McBride Contemporain représentent la communauté de femmes sur laquelle elle s’appuie, ou voudrait s’appuyer. Portraits à la fois réels et fictifs, l’ensemble est accompagné d’un dispositif de rideaux cousus et teints à la main qui donnent à la galerie des airs d’alcôve.

Les dessins, plutôt délicats, avec des personnages flottants (aucun repère de lieu), témoignent de l’affection de l’artiste pour son modèle, même purement imaginaire. Sorority of Three et Sorority of Four donnent à voir une danse ou une réunion, alors que Glove of Soft Power 4 reproduit deux gants disparates en position d’entraide.

Au bout du parcours, dans un espace presque clos doté de fauteuils, une vidéo reconstitue un rituel dansé. Tout est plus pesant et maniéré, faisant oublier la légèreté poétique des dessins. Ceux-là exprimaient très bien l’idée que l’art est source de bien-être, un univers soyeux et protecteur face à la violence ambiante.

Corps libres

À Patel Brown, galerie torontoise ayant un pied à Montréal depuis cet automne, le degré d’intimité monte d’un cran. Les oeuvres sur papier de Mia Sandhu ont une teneur érotique, voire voyeuriste, à l’instar de ce que suggère le titre de l’exposition, Te voir me voir te voir.

L’installation prend des airs de salon rétro dans une résidence privée. Le centre de la galerie est occupé par un tapis aux teintes terreuses et aux formes géométriques, un fauteuil rembourré et d’autres pièces de mobilier. Le programme décoratif comprend des feuillages, des motifs orientaux et même un âtre de cheminée, peint en léger trompe-l’oeil.

C’est dans cette ambiance que sont exposés des nus féminins. Un trait commun les caractérise : les têtes sont recouvertes de noir, ce qui met l’accent sur l’anonymat des modèles. L’impression d’une expérience sado-maso ou d’une situation d’enlèvement s’estompe vite, tant les scènes sont exemptes de violence. Une des séries, Waxing and Waning, par l’exubérance de ses motifs floraux, est plutôt posée et tendre.

La question identitaire et une réflexion sur « l’hybridité culturelle » sont au coeur de la pratique de l’artiste torontoise d’origine penjabie. Dans sa manière de représenter la féminité, y compris la maternité (ventres ronds bien présents), elle confronte liberté sexuelle et pornographie, dévoile autant qu’elle voile. À la fois universelles et peu uniformes, solidaires et affranchies, ces femmes semblent répondre à ces politiques qui tentent encore, de l’Iran aux États-Unis, de légiférer sur les corps.

Mascarades

La troisième exposition frôle un peu plus la violence. Déjà, l’installation de Gabrielle Lajoie-Bergeron met en scène l’excès : on déambule parmi une panoplie d’objets (sur socle, au sol, dans les airs), à l’usage ambigu. Simples figurines décoratives, vases à fleurs et ustensiles domestiques ? Pas sûr.

Il y a contraste entre ce décor de fête, de joie, et le malaise qu’on ressent, avec l’impression d’arriver après une soirée dont le « Bonne fête chérie » pend encore sur un rideau de guirlandes. Contraste… ou mascarade. Le titre de l’expo, Mascha, renvoie, par son étymologie latine, à la sorcellerie, mais aussi à la volonté de dissimuler ou d’altérer la réalité (ou son image).

Des détails ici et là finissent par révéler une teneur dramatique — « Marquées par la haine », lit-on sur une pochette gribouillée. Et il y a les dessins sur lesquels les yeux finissent par s’arrêter. Scènes de viol plus que d’orgie, champs de ruines davantage que paysages carnavalesques… The Rape/Le chant des cygnes dresse le triste portrait d’une élite dont la réputation ne tient pas qu’aux oeuvres qu’elle collectionne.

Le commentaire de Lajoie-Bergeron est lui-même filtré par toutes sortes de fourberies. Sa Mascha, dont cette présentation est la troisième version d’un projet présenté d’abord à Québec puis à Washington, ensorcelle autant qu’elle horrifie.

As With All Warriors of Love

De Rihab Essayh. À McBride Contemporain, jusqu’au 17 décembre.

Te voir me voir te voir/Seeing You, Seeing Me, Seeing You

De Mia Sandhu. À Patel Brown, jusqu’au 17 décembre.

Mascha: Bonne fête chérie

De Gabrielle Lajoie-Bergeron. À la galerie Laroche/Joncas, jusqu’au 17 décembre.

À voir en vidéo