Chanter la beauté et la fierté inuites

Vue de l’exposition «ᑐᓴᕐᓂᑐᑦ TUSARNITUT ! La musique qui vient du froid».
Photo: MBAM, Denis Farley Vue de l’exposition «ᑐᓴᕐᓂᑐᑦ TUSARNITUT ! La musique qui vient du froid».

Écouter des morceaux de chant de gorge et de musique de danse à tambour tout en admirant des oeuvres d’art sur divers supports créées par des artistes de renom tels qu’Annie Pootoogook, Karoo Ashevak et Pitseolak Ashoona. Voilà ce que propose, avec TUSARNITUT !, le Musée des beaux-arts de Montréal, dans une toute première exposition inuite réalisée en collaboration avec la communauté.

L’exposition, qui se déroule jusqu’au 12 mars 2023, présente une grande variété de musiques et d’arts inuits provenant de diverses communautés de la région circumpolaire arctique. On y retrouve aussi diverses activités, comme des cercles d’écoute de musique traditionnelle, qui permettent aux participants d’échanger avec des musiciens inuits, ainsi que deux conférences éducatives sur les différents aspects de ce type de musique.

Nina Segalowitz, une musicienne inuite, était au nombre des invités lors du premier cercle d’écoute, qui s’est tenu le 19 novembre dernier. Après quelques minutes à écouter la musicologue et animatrice de l’atelier, Claudine Caron, la dame a insisté pour prendre la parole. Un oubli, à ses yeux, avait été fait au début de l’atelier : celui de la reconnaissance du territoire. « Tout d’abord, j’aimerais reconnaître que nous sommes sur les terres non cédées de la nation Kanien’kehá:ka, qui est reconnue comme la gardienne de ces terres », dit-elle.

Une reconnaissance qui lui est chère, elle qui fut une enfant de la rafle des années 1960 et qui fut arrachée à sa mère à 9 mois pour être adoptée par une mère philippine et un père juif de Montréal. Élevée dans la religion de ce père adoptif, ce n’est qu’à 20 ans, durant ses études à l’Université Concordia, qu’elle retrouve ses racines en découvrant le chant de gorge. Longtemps proscrite par le clergé, cette forme d’art a survécu grâce à sa pratique clandestine. Pour Mme Segalowitz, cette forme de musique — où deux Inuites se font face et chantent jusqu’à ce que l’une d’elles rie — a été, et demeure, une expérience viscérale qui l’a aidée à se réclamer de sa culture d’origine. Elle la pratique depuis maintenant plus de 30 ans.

Le chant de gorge est protégé au Québec depuis 2014, mais sa survie demeure menacée. D’où l’importance pour Mme Segalowitz de le pratiquer et de le faire découvrir par l’entremise de disques, de concerts et de rencontres.

La musicienne refuse toutefois d’enseigner le chant de gorge aux non-Inuits, citant le vol de traditions inuites sans reconnaissance culturelle. Un peu comme le kayak, dit-elle. « Quand je leur dis ça, ils se sentent insultés. Ils se sentent en droit d’apprendre quelque chose qui existe si précairement, car c’était interdit pendant longtemps, raconte-t-elle. Mais pour moi, le chant de gorge, c’est mon lien à mes ancêtres, un lien qui a quasiment été perdu. Quand je chante avec mes filles, je ferme les yeux et j’imagine ma mère, ma grand-mère, mon arrière-grand-mère et toutes les femmes qui les ont précédées autour de nous, célébrant ensemble le fait que cet art n’a pas été perdu. »

Lisa Qiluqqi Koperqualuk, anthropologue et cocommissaire de l’exposition, est du même avis. « L’art, c’était un moyen d’exprimer des choses qu’il nous était interdit d’exprimer », affirme la spécialiste, elle-même ayant été encouragée par son père à apprendre le chant de gorge pour éviter sa disparition. Pour bien refléter la diversité des communautés inuites, Mme Koperqualuk a utilisé sa perspective d’anthropologue et son vécu pour sélectionner les oeuvres de l’exposition. « Je relatais mon expérience vécue en tant qu’Inuk à mes cocommissaires non inuits, une perspective qui manque dans une grande institution, explique-t-elle. Le lien avec la communauté est important. »

Elle est très fière que cette exposition ait été montée en collaboration avec les artistes inuits. « Traditionnellement, les institutions muséales exposaient des oeuvres inuites sans collaborer avec nous. Faire partie du mouvement vers la décolonisation qui montre la beauté de la culture inuite, c’est aussi décoloniser les pratiques de conservation. »

TUSARNITUT !

Au Musée des beaux-arts de Montréal, jusqu’au 12 mars 2023

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