The Empty S(h)elf, deuxième itération: le monde des mots

Un des murs de l’exposition «The Empty S(h)elf», deuxième itération d’Angela Grauerholz
Photo: Angela Grauerholz et Réjean Myette Un des murs de l’exposition «The Empty S(h)elf», deuxième itération d’Angela Grauerholz

Angela Grauerholz met en scène la façon dont le langage permet à la fois de dire et de trahir la réalité du monde.

Dans sa plus récente exposition, variation d’une installation proposée chez Artexte en novembre 2019, Angela Grauerholz souligne la façon dont notre connaissance du monde passe par les mots et les références culturelles dont ils sont les signes. Mais les mots sont à la fois des outils de compréhension et de préhension du monde, tout en se révélant aussi parfois comme étant des instruments qui permettent de trahir la réalité. Le langage est à la fois un médicament et un poison, un instrument de liberté et une prison.

Angela Grauerholz a entrepris ici un dialogue créatif autour d’un texte de Franz Kafka intitulé Rapport pour une académie, une histoire déchirante d’aliénation, comme il peut y en avoir chez cet écrivain juif, né à Prague, Autrichien qui parlait tchèque, mais qui écrivit en allemand, auteur tiraillé entre divers héritages culturels.

Il s’agit d’un texte à la fois très différent et très proche de son célèbre récit La métamorphose, de 1915, qui raconte la mutation lente d’un jeune homme en Ungeziefer… Comme le fait remarquer le critique littéraire Pierre Deshusses, ce mot allemand fut interprété par des traducteurs comme étant un « monstrueux insecte », un « cancrelat », une « vermine »… Cette « énorme bestiole », ce gigantesque cafard — dont l’expression allemande incarnerait parfaitement l’étrange statut —, a souvent été perçue comme la métaphore de l’exclusion, dans une société normalisante, d’un individu différent, dont on a honte, que l’on repousse ou que l’on cache. Dans ce Rapport pour une académie de 1917, c’est un peu le mouvement inverse qui est décrit, avec cependant une réflexion similaire. Un chimpanzé y raconte comment il s’est transformé en humain, copiant ses actions, mais surtout ses mots, ses expressions, qu’il a appris à utiliser afin d’éviter le zoo, devenant ainsi un être dressé.

Dans cette installation où les mots prennent possession de l’espace de la galerie — et symboliquement du monde —, le langage se dévoile comme un masque permettant de faire semblant, de se conformer en apparence aux autres. Mais finalement, il se révèle comme un outil permettant de rendre tous conformes au groupe. Sur un mur, une citation de Walter Benjamin permet de traiter cet aspect de choses, le théoricien y expliquant comment, « très tôt », il a appris à se « déguiser dans les mots qui étaient en réalité des nuages », faisant ainsi écho à une « vieille compulsion àdevenir semblable aux autres, et à se conduire comme eux », jusqu’à se défigurer. Dans le texte de présentation, on explique que même les artistes ont parfois tendance à se conformer par le mimétisme, qu’il soit langagier ou visuel. Triste constat. Une expo qui s’attaque à cette idée d’une identité donnée et fixe, la déconstruisant, la morcelant en une mouvance sur laquelle s’exercent des pressions sociales. Une vidéo, mettant en scène des bribes de phrases, incarne bien cette dynamique. Étant donné le contexte impérial où vivait Kafka, ce récit nous amènera bien sûr à penser les langues comme une arme d’assimilation et d’acculturation.

Une oeuvre qui nous poussera aussi à remettre en question la distinction entre animal et humain, distinction qui a pourtant été longtemps à la base de la définition même de l’humanité...

Artefacts de plastique

Un corpus d’oeuvres attirera particulièrement le regard et l’esprit dans la plus récente exposition de Patrick Coutu. Le visiteur y remarquera six sculptures trônant sur de riches socles. Au premier coup d’oeil, on croira y voir des statues anciennes qui auraient séjourné longtemps dans l’océan et sur lesquelles se serait déposé du sel, ou sur lesquelles se serait agglutiné, pour une raison inexpliquée, du calcaire…

On a l’impression que c’est le travail de la nature et du temps qui a métamorphosé magiquement ces artefacts. Une fois passé ce temps d’émerveillement, on comprendra que ces objets ont pour matériaux premiers des détritus de plastique qui peuplent nos mondes, de nos rivières à nos océans en passant par nos berges et nos terres… Ces déchets, que les XXe et XXIe siècles ont laissés en abondance comme héritage empoisonné à la planète, ont été retravaillés par l’artiste à l’aide d’hydrostone, de silice, de minéraux et d’émaux. Il y a dans ces oeuvres quelque chose de très beau, un sublime apocalyptique, que l’on considérera à l’aune des ruines de l’Antiquité, en regardant vers le passé, afin de tourner le dos à l’horreur que le futur risque de devenir. Ayons le luxe de nous aveugler encore un peu… Coutu semble nous dire que la nature saura malgré tout s’approprier cette démence industrielle qui nous pousse au bord du gouffre.
 

Amers

De Patrick Coutu. À la galerie Blouin Division, jusqu’au 7 janvier.

The Empty S(h)elf, deuxième itération

D’Angela Grauerholz, en collaboration avec Réjean Myette. Paysage sonore de Melissa Grey + David Morneau. À Occurrence – Espace d’art et d’essai contemporains, jusqu’au 17 décembre.



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