L’éloquence du regard noir

Virgil Abloh, For the Love of Money, 2018
Photo: Gymnastics Art Institute Virgil Abloh Securities Virgil Abloh, For the Love of Money, 2018

Le 28 novembre 2021, tout s’arrête pour Virgil Abloh, après deux ans d’un combat confidentiel contre une forme rare de cancer, l’angiosarcome. Il est alors directeur artistique des collections pour hommes chez Louis Vuitton — par ailleurs, la première personne afrodescendante à occuper ce poste de prestige au sein de la maison de luxe française — et travaille en collaboration avec le Brooklyn Museum à la bonification de l’exposition Virgil Abloh: “Figures of Speech” mise en place par le Musée d’art contemporain de Chicago en 2019. Diplômé en architecture, il est ensuite DJ, fondateur des marques Pyrex Vision et Off-White, designer ou encore directeur de la création pour Kanye West. Le styliste natif de Chicago d’origine ghanéenne a notamment marqué la culture, l’art et la mode en se faisant l’un des porte-étendard du Black gaze et de la déconstruction d’une vision socioculturelle centrée sur la « blanchité ». Un an après son décès, l’exposition new-yorkaise se vit ainsi comme une expérience aux allures à la fois d’hommages et de legs ultime.

La grande nouveauté de la version 2022 du Brooklyn Museum de Virgil Abloh: “Figures of Speech” est l’apparition de l’immense Social Sculpture que l’architecte de formation a conçue de concert avec les membres d’Alaska Alaska, son studio de design basé à Londres. Cette structure de contreplaqué en forme de maison sans murs intérieurs a été pensée comme le « Black space » par excellence, soit un lieu de rencontres et d’échanges d’idées entre les artistes, architectes, designers, musiciens, étudiants et activistes. Plus encore, la Social Sculpture a été imaginée selon la Negritude Architecture de David Hammons chère à Virgil Abloh, qui se caractérise par la façon de faire de la charpenterie brute et grège des populations noires d’Harlem. Augmentée par le son des DJ sets et des lectures de Virgil Abloh qui résonnent sur les murs vierges de la Social Sculpture, cette démonstration est — c’est le moins que l’on puisse dire — aussi impressionnante et pénétrante que sa composition est sobre.

Au-delà du convenu

Au sortir de la Social Sculpture, il semble également difficile de ne pas être happé par les nombreuses lettres adressées à Virgil Abloh et signées par l’Organisation des Nations unies. Discrètement accrochées au-dessus d’une pile de vinyles, celles-ci somment l’artiste de cesser immédiatement son utilisation non autorisée du logo de l’ONU pour annoncer ses DJ sets sur Instagram entre 2015 et 2018. Plutôt que de dénoncer ou de mettre en porte-à-faux les Nations unies — car n’oublions pas que Virgil Abloh a plusieurs fois été accusé de plagiat pendant sa carrière —, cette installation fait réfléchir de manière générale à l’absurdité procédurière et au non-dialogue des institutions internationales à l’heure où elles faillent à leur mission de protection de la démocratie et de réduction des inégalités sur la planète.

Bien sûr, le stylisme n’est pas en reste puisqu’il occupe aussi une place de choix dans Virgil Abloh: “Figures of Speech”. Des vêtements et de la maroquinerie qu’il a réinventés pour Louis Vuitton aux innombrables modèles de sneakers qu’il a redessinés pour Nike en 2017, l’exposition met en lumière l’avant-gardisme de Virgil Abloh.

Celui-ci, influencé, entre autres, par Martin Luther King, le pionnier de la techno détroitienne Jeff Mills et l’athlète Sha’Carri Richardson, a, en effet, su intégrer le streetwear des banlieues aux podiums ultracodifiés de la haute couture, pulvérisant de ce fait les conventions hiérarchiques de la mode dont les personnes noires étaient bien souvent exclues.

Virgil Abloh : “Figures of Speech”

Au Brooklyn Museum, jusqu’au 29 janvier 2023

À voir en vidéo