La vision avant-gardiste de Wolfgang Tillmans au MoMA

L’exposition «Wolfgang Tillmans: To look without fear» est la première rétrospective consacrée au photographe allemand à New York.
Photo: The Museum of Modern Art, New York L’exposition «Wolfgang Tillmans: To look without fear» est la première rétrospective consacrée au photographe allemand à New York.

« Wolfgang Tillmans ne prend pas seulement des clichés, il saisit la façon dont celles et ceux qu’il photographie se dévoilent au monde », explique Roxana Marcoci, conservatrice principale en photographie du département David Dechman du Musée d’art moderne (MoMA) à New York et commissaire de l’exposition Wolfgang Tillmans: To look without fear.

En témoigne, entre autres, l’immense portrait de Joanne Joseph — plus connue sous le nom de scène Smokin Jo, l’unique femme à avoir reçu le prix de DJ de l’année de DJ Mag, en 1992 —, qui surplombe l’une des galeries de l’institution culturelle américaine aux côtés de plus petits formats, accrochés de manière éparse sur les murs grâce à du ruban adhésif. Cette photographie, Roxana Marcoci la trouve extraordinaire. « Elle porte un top en sequin, et l’hiver londonien lui donne la chair de poule, lui fait couler une larme de froid. Sa présence sur l’image est d’une puissance et d’une élégance inouïes », évoque-t-elle.

Plus encore, Smokin’ Jo (1995) est une manifestation de l’avant-gardisme du photographe, né en 1968 dans une Allemagne scindée. « Il a toujours été un artiste très engagé, surtout auprès de la jeunesse et de la culture club des années 1990 en Europe », dit Roxana Marcoci. À cette époque, où peu de femmes étaient programmées dans les événements de musique électronique, la DJ anglaise avait en effet intentionnellement opté pour un pseudonyme non genré. « Wolfgang Tillmans explore les relations au genre depuis plus de trois décennies déjà, bien avant que la société ne s’empare du sujet », souligne-t-elle, alors qu’aujourd’hui les photographes qui mêlent esthétique et politique sont légion.

Mélange des genres

 

Prises à dix années d’intervalle, et également présentées dans l’exposition du MoMA, Lutz & Alex sitting in the trees et The Cock (kiss) sont deux autres de ses photographies les plus marquantes qui ont participé à l’interrogation de la notion de genre dans l’espace public. La première, de la série Like brother like sister publiée dans le magazine britannique i-D en novembre 1992, met en scène les deux plus vieux amis de l’Allemand. Ni de la même famille ni amants, les deux jeunes interceptés par Wolfgang Tillmans ont pourtant été à l’origine d’une importante controverse, du simple fait de leur androgynéité. « Les gens pensaient aussi que leur relation était incestueuse… », confie Roxana Marcoci.

Quant à la seconde, où deux hommes s’embrassent, elle est devenue virale à la suite de la fusillade meurtrière survenue en 2016 au Pulse, une boîte de nuit LGBTQ+ d’Orlando. « Une quinzaine d’années avant la tragédie, Wolfgang Tillmans posait cette question avec The Cock (kiss) : “Deux hommes qui s’embrassent, trouvez-vous cela dégoûtant ou beau ?” Selon son père, le tueur était d’accord avec la première proposition », fait remarquer la conservatrice.

Le titre donné à l’exposition, To look without fear, prend tout son sens. « On retrouve cette citation dans une conversation que Wolfgang Tillmans a eue avec le musicien et critique d’art Dominic Eichler pour le magazine Frieze il y a quatorze ans », indique Roxana Marcoci, qui a par ailleurs compilé pléthore d’entrevues, dont celle-ci, et de textes à propos du photographe dans le riche ouvrage Wolfgang Tillmans: A Reader. « Ensemble, ils abordent le pouvoir critique du regard, quand l’oeil devient un outil de subversion. » Wolfgang Tillmans: To look without fear est de ce fait une expérience qui se parcourt et se vit avec appétence.

La polyvalence de sa pensée

 

Son profond intérêt pour la vidéo, les images en mouvement, les magazines, l’astronomie, la musique, la justice sociale, etc., dont il se sert pour ses multiples travaux, font de Wolfgang Tillmans un « polymathe », croit Roxana Marcoci. « Il est le pionnier d’une nouvelle forme de présentation dans laquelle les photographies sont activées dans l’espace. » Sa propre cartographie du monde et son engagement social rendent ainsi l’oeuvre de l’artiste très singulière. « Ses expositions sont une proposition d’observation de notre environnement, et ses installations sont le reflet de sa vision et de sa perception de ce qui l’entoure », ajoute-t-elle.

« Précurseur depuis ses débuts, soit une première exposition à Cologne en 1993, Wolfgang Tillmans ne cesse de définir des conventions inédites qui vont à l’encontre de la hiérarchie traditionnelle de la photographie », conclut la conservatrice au MoMA. Pour elle, le photographe établit une sorte de « démocratie visuelle » fondée sur l’égalité et la recontextualisation perpétuelle de ses travaux, qu’elle souhaite avoir réussi à transposer pour le mieux dans Wolfgang Tillmans: To look without fear.

Wolfgang Tillmans: To look without fear

Au MoMA à New York, jusqu’au 1er janvier 2023

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