«Les papiers peints de demain»: sept stations en papier peint

Diane Gougeon
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Diane Gougeon

Dans un royaume où les apparences sont trompeuses, le papier peint pourrait sans doute prétendre au trône. Surtout lorsque les artistes se mettent à la tâche. Simple décor à faire rêvasser ? Pas vraiment. Les papiers peints de demain, projet iconoclaste de Diane Gougeon, en est la preuve par neuf. Par sept, plutôt, soit le nombre de lieux qui l’accueillent.

Depuis Warhol, les exemples de papier peint hors de la sphère industrielle ne manquent pas. À la fin des années 1980, le collectif General Idea s’en est servi pour propager la (mauvaise) nouvelle du sida. Au Québec, c’est François Morelli qui a ouvert la voie, dans les années 1990, avec des papiers contournant la marchandisation de l’art. Plus récemment, Kent Monkman, Nadia Myre ou Dominique Pétrin, parmi d’autres, y sont allés de propositions valsant entre érotisme et critique de l’époque coloniale. Puis, il y a Diane Gougeon.

Derrière des motifs apaisants de la nature (minéraux, nuages, coquillages, fleurs), Les papiers peints de demain pointe une série d’enjeux environnementaux, de la pollution sonore des océans à celle de l’atmosphère, en passant par le vêlage des icebergs. Ce programme faussement décoratif a commencé à être disséminé en octobre dans des établissements d’enseignement et dans des espaces de culture.

Au campus de Longueuil de l’Université de Sherbrooke, il faut monter au troisième étage et trouver l’Espace culturel, une aire d’exposition gérée par l’administration municipale. Sur le thème du plancton, cet organisme aquatique si petit qu’il est invisible à l’oeil nu, le papier vert reproduit des motifs associés à la mer, tirés d’un célèbre ouvrage du XIXe siècle — Formes artistiques de la nature, du botaniste Ernst Haeckel.

Des marqueurs de réalité augmentée permettent d’accéder à du contenu sonore. On y entend un cri qu’on pourrait associer à celui d’un animal. On découvre aussi d’autres bruits inquiétants, sinon assourdissants, tels ceux d’un moteur ou d’un gros éclat. La beauté de la vie aquatique est ainsi mise en opposition à une pollution provoquée, lit-on sur le site Web du projet, par l’industrie de la pêche, les manoeuvres militaires et la prospection sous-marine.

La thématique [du projet] est notre rapport au monde naturel. Les motifs viennent du monde extérieur. Tout est bien ordonné. C’est symptomatique de nos parcs, de nos parterres.

« Le son est une autre expérience, estime l’artiste, qui aime créer des oeuvres in situ. L’image n’occupe qu’un mur, le son, tout l’espace. On ne peut pas ne pas l’entendre. Devant une image, on peut fermer les yeux, mais on ne peut pas fermer les oreilles. »

Ce type de contraste entre une surface colorée et du son à découvrir en un deuxième temps, grâce à nos cellulaires, ponctue chacun des autres lieux, quatre déjà en place (un à Sherbrooke, trois à Montréal) et deux à venir à Longueuil. Au Conservatoire d’art dramatique et de musique, sur Le Plateau-Mont-Royal, le beau paysage vert (une série de branches d’épinette) perd de son éclat à l’écoute d’un témoignage dévalorisant les arbres matures.

Un écho à l’écoanxiété

« La thématique [du projet] est notre rapport au monde naturel, confie Diane Gougeon, rencontrée devant le Conservatoire. Les motifs viennent du monde extérieur. Tout est bien ordonné. C’est symptomatique de nos parcs, de nos parterres. »

Le rapport est tordu, concède-t-elle, en évoquant une scène vue la veille : des employés municipaux qui installaient des carrés de tourbe. « Tout est en carrés », commente-t-elle, entre désolation et rires.

La nature alarmiste de l’art de Diane Gougeon ne date pas d’aujourd’hui. En 2007, par exemple, son installation Frasil et nilas, réalisée avec des systèmes de réfrigération, évoquait la fonte des glaciers. « L’idée était d’amener au 45e parallèle ce qui se passait au 55e parallèle », dit-elle, au sujet de l’oeuvre exposée alors à la Maison de la culture Frontenac (aujourd’hui Janine-Sutto).

Photo: Diane Gougeon «Les papiers peints de demain» est une série d’oeuvres de Diane Gougeon développées notamment autour de réflexions sur la nature dans le contexte de la crise climatique.

Forte d’une carrière de 40 ans, diplômée de l’Université Concordia en 1987, l’expérimentée artiste est d’une grande sagesse. Ou d’une belle humilité. Elle ne cherche pas à convaincre qui que ce soit. À peine avance-t-elle l’idée de partager les découvertes qu’elle a faites en deux ans de travail sur Les papiers peints de demain.

Le site Internet où elle détaille plus d’un enjeu climatique lui « permet de tempérer [s]on écoanxiété », reconnaît-elle. En entrevue, elle se livre sans gêne, comme pour montrer la voie. Écoanxieux, « il faudrait qu’on le devienne tous un peu », croit-elle.

Elle fait de l’art, dit-elle, pour sa propre satisfaction avant tout, sa manière à elle de réfléchir sur le monde. Après, les « expériences esthétiques » qu’elle propose s’inscrivent dans une quête pour « repousser les limites de la salle d’exposition ». Créer avec du papier peint, ce qu’elle a fait une première fois il y a une quinzaine d’années, lui permet de s’adresser à des gens en dehors de la communauté artistique.

« J’aime le fait qu’une oeuvre, dit-elle, tu ne la regardes pas de la même façon chez toi que dans une galerie. » Là où elle a placé Les papiers peints de demain, le projet sera vu régulièrement. « C’est fait pour les gens qui fréquentent les lieux. »

Convaincue que « l’art doit faire partie de la vie quotidienne », elle aurait voulu occuper des halls des tours de bureau. Ou des commerces au rez-de-chaussée d’appartements. La pandémie, croit-elle, lui a fermé plusieurs portes. Finalement, sauf peut-être au campus de Longueuil, les murs qu’on lui a offerts se trouvent près des entrées.

Les papiers peints de demain

De Diane Gougeon. Divers emplacements à Montréal, Longueuil et Sherbrooke, à durée variable d’ici mai 2023. papierspeints.dianegougeon.com.

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