«Disraeli revisité»: portraits d’un Québec en quête d’identités

Les quatre photographes au cœur du projet, Roger Charbonneau, Cedric Pearson, Michel Campeau et Claire Beaugrand-Champagne
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Les quatre photographes au cœur du projet, Roger Charbonneau, Cedric Pearson, Michel Campeau et Claire Beaugrand-Champagne

Au début de 1970, dans le journal La Presse, le critique Normand Thériault dénonce une stagnation et même un recul de la création artistique au Québec. « Que ce soit en peinture, en sculpture, en gravure, la situation est désastreuse », écrit-il alors. Pour lui, les artistes ne sont plus les chercheurs ou les témoins de leur temps, ce qu’ils étaient encore peu auparavant. Il explique que même Riopelle — signataire de Refus global — se répète et qu’il est tombé dans un certain académisme. Thériault ose aussi évoquer l’idée du déclin culturel de Montréal ! Et il s’en prend aussi à une utopie, celle d’une rencontre — ratée — entre l’art et le public…

Début de juin 1972, un groupe de quatre jeunes photographes — Claire Beaugrand-Champagne, Michel Campeau, Roger Charbonneau et Cedric Pearson — accompagné de deux recherchistes — Maryse Pellerin et Ginette Laurin —, ayant reçu une subvention du gouvernement, vient s’installer dans la petite ville de Disraeli, dans la région de Chaudière-Appalaches, où vivent alors 5000 habitants. Durant trois mois, ils entreprennent une démarche de dialogue avec les citoyens à travers une expérience artistique et sociale tout à fait nouvelle au pays, établissant des liens humains forts avec la population de cette ville qu’ils photographient. Charbonneau rappelle comment alors la photo habitait leur vie. « On photographiait durant toute la journée, on faisait de la chambre noire le soir, le lendemain, on montrait nos planches contacts aux autres… On mangeait de la photo. » Gabor Szilasi passera les voir et portera son propre regard sur le projet… Pellerin et Laurin s’occupent quant à elles d’enregistrer des entrevues avec des Disraelois, leur but à tous étant de constituer une exposition où images et bandes audio dialogueraient. Ils ne réalisent peut-être pas complètement ce qu’ils sont en train de faire, mais leur projet incarne l’une des créations les plus innovatrices en art à cette époque, une expérience qui va marquer notre histoire de l’art et même notre société. Une rencontre intense de l’art avec la société.

Le regard que l’on pose sur cette oeuvre n’est plus le même maintenant. Ces images sont devenues des documents précieux. Il n’existe aucune autre documentation de cette importance sur une ville ou un village québécois de cette époque-là.

 

Le 9 février 1974, sont publiés 550 000 exemplaires du supplément Perspectives, cahier inséré le samedi dans bien des journaux de l’époque, un encart comportant un reportage de six pages sur le projet Disraeli. Il ne contient que 18 images élaborées à l’été 1972, mais la belle aventure photo prend alors une autre dimension. Très rapidement, une polémique se met en place, polémique amplifiée par la publication d’un premier et surtout d’un second article dans Le Devoir, tous deux signés par l’auteur et militant Pierre Vallières. On voit apparaître « L’affaire Disraeli ». On reproche aux photographes d’avoir été malhonnêtes, de montrer un aspect négatif de cette communauté… Michel Campeau résumera bien la situation quand, dans la revue OVO, à l’automne 1975, il écrit que « face à notre refus de réduire une réalité à un simple environnement physique touristique, style carte postale et publicitaire, on nous accusera de tricherie et de duperie ». Par ailleurs, comme Maryse Pellerin l’écrira, on peut se demander si ce projet n’a pas eu un impact sur tout un imaginaire collectif et « tout un type de publicité qui récupère l’image de l’homme de la rue »…

Ce débat sur l’éthique artistique va prendre une place importante dans les médias de l’époque, des altercations qui portent en fait sur l’idée que l’on avait du Québec, encore pauvre et empêtré dans son passé, ou plutôt tourné vers la modernité ? Une œuvre qui, comme le dit la commissaire Zoë Tousignant, signale « l’importance et l’incidence sociale de la photo ».

Et un demi-siècle plus tard…

« Le regard que l’on pose sur cette œuvre n’est plus le même maintenant, explique Tousignant. Ces images sont devenues des documents précieux. Il n’existe aucune autre documentation de cette importance sur une ville ou un village québécois de cette époque-là. Cette œuvre incarne le projet documentaire le plus exhaustif qui ait été fait sur une communauté au Québec. Cela dépasse même l’ampleur du travail de Gabor Szilasi a fait à l’île aux Coudres et dans Charlevoix. »

Alors, comment nommer ce travail et ce type de photo que ce groupe de photographes a réalisés à l’époque ? De la photo documentaire ? Si on veut mettre une étiquette précise, dit Roger Charbonneau, on devrait parler d’une « photo documentaire sociale d’auteur ». Mais, comme le signale Maryse Pellerin, « on ne s’entend pas tous là-dessus ». Elle ajoute « qu’à l’époque, nous ne nous posions pas trop de questions à ce sujet ». Claire Beaugrand-Champagne répond en disant qu’elle « n’aime pas les étiquettes. J’aime rencontrer des gens et raconter leurs histoires. C’est la curiosité qui me pousse à créer, et non pas une définition de la photo… »

Pour la commissaire Zoë Tousignant, « il faut changer la définition de la photo documentaire, qui », pour elle, « est toujours subjective ». Ce qui est sûr, c’est que ce n’était pas une photo neutre, une photo à distance de ses sujets et de la réalité de son époque. On peut y voir une approche engagée. D’autant que plusieurs de leurs images invitaient à une réflexion sur la société de l’époque… Beaugrand-Champagne fait par exemple remarquer qu’« après coup, je me suis rendu compte que j’avais tout de même demandé au curé de poser dans sa chambre à coucher, et au policier de se tenir dans une des cellules de la prison… » Étant donné l’aspect très social de ce projet, on pourrait évoquer l’idée d’une « photographie de la rencontre »…

On retiendra de cette exposition que le projet Disraeli a permis de documenter un Québec qui se transformait et qui se cherchait une identité, qui se demandait alors ce qu’il voulait offrir comme image de lui-même.

Il faut donc absolument que vous alliez voir cette exposition, une des plus importantes ces jours-ci. Souhaitons, avec Michel Campeau, que le projet Disraeli trouve « une autre vie, un jour, à travers une publication pérenne ». Car en parcourant cette exposition, le visiteur aura un seul regret… À voir cette présentation menée de main de maître par Zoë Tousignant, on se dira qu’il aurait vraiment fallu élaborer un important ouvrage afin de présenter l’ensemble de ce grand projet, qui a été un des moments fondateurs de notre passage vers la modernité. Qui aura l’intelligence de créer un tel livre absolument nécessaire pour notre mémoire collective ?

Disraeli revisité

Commissaire : Zoë Tousignant. Au Musée McCord Stewart, jusqu’au 19 février.

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