Critiquer le milieu de l’art avec art

Vue de l’exposition «Le ministère», par le collectif CODE BLANC
Photo: Guy L’Heureux Vue de l’exposition «Le ministère», par le collectif CODE BLANC

Les artistes Stanley Février, Maryam Izadifard et My-Van Dam, du collectif CODE BLANC, ont tous été professionnellement touchés par les problèmes d’inclusion et d’équité dans le milieu de l’art. Dans l’exposition Le ministère, ils présentent une oeuvre installatrice et performative qui reproduit les codes d’un bureau ministériel, remettant ainsi en question les dynamiques de pouvoir du secteur culturel québécois.

Mme Izadifard et M. Février se sont rencontrés lorsqu’ils étaient tous les deux à la maîtrise en art à l’UQAM. Mme Izadifard raconte s’être sentie exclue par ses camarades de classe pendant son parcours universitaire. M. Février, la seule autre personne racisée de sa cohorte, est venu vers elle. Lors d’une sortie de classe dans une galerie connue, Maryam Izadifard a demandé à la personne responsable de leur visite pourquoi il n’y avait pas de noms d’artistes immigrants affichés. Elle voulait notamment connaître les démarches pour exposer ses propres oeuvres.

On lui a répondu que « même si la galerie voulait la présenter, les collectionneurs ne l’achèteraient pas parce que c’est une artiste femme immigrante ! [Elle a dit ça] devant tout le monde ! » s’exclame M. Février. « Je croyais avoir mal entendu, mais elle l’a répété ! C’était effrayant de voir que j’étais la seule personne à réagir des 23 élèves et des 2 profs ! » La solidarité entre les deux artistes a continué pour le reste de leurs études jusque dans leurs carrières respectives.

De son côté, My-Van Dam était au baccalauréat en arts visuels à l’UQAM lorsque les deux autres étaient à la maîtrise. C’était une des seules personnes racisées dans sa cohorte. Elle raconte qu’après avoir remis un travail sur les galeries qui ont comme mandat de prôner la diversité, bien qu’elle ait reçu une bonne note, le professeur lui a laissé comme commentaire « fais attention quand tu dis que les politiques sont racistes ». Ce refus de reconnaître le racisme systémique l’a poussée vers le militantisme pour l’inclusion.

De la conversation aux pouvoirs décisionnels

 

Elle explique qu’à son début de carrière, au milieu des années 2010, il y avait des conversations sur ces sujets, mais pas encore de remise en question publique sur les dynamiques de pouvoir.

« Aujourd’hui, [cet enjeu est] plus important parce que c’est le moment pour ces communautés-là de prendre une posture décisionnelle à l’intérieur des institutions culturelles », affirme M. Février. Il est las de l’approche de représentativité, qui consiste à donner toutes les responsabilités concernant une communauté marginalisée à une personne issue de cette communauté.

Les expériences professionnelles du collectif et son désir de rendre ces discussions publiques ont inspiré son installation. L’exposition est conçue comme un bureau ministériel, où chaque artiste joue un rôle de ministre culturel différent. En entrant, le public peut consulter des dépliants d’information, admirer des photos accrochées au mur, remplir des formulaires avec des questions liées aux sujets d’équité et d’inclusion.

Deux jours par semaine, les artistes sont sur place pour jouer leurs rôles. Le public peut alors discuter avec eux de différents sujets à la manière d’une consultation publique. Les artistes offrent aussi une table de concertation, le 2 novembre à 19 h 30, pour donner au public et aux personnes travaillant dans le milieu culturel la chance de prendre la parole sur les questions d’inclusion et d’équité.

« On a fait cette oeuvre parce qu’il n’y a pas beaucoup de personnes au pouvoir qui appartiennent à des communautés différentes ou qui ont des perspectives qui nous permettent de créer ces changements structurels. On s’est demandé : qui est au pouvoir au final ? Comment se passent les prises de décision ? Qui siège aux comités décisionnels, aux comités conseillers, aux comités de direction ? » explique My-Van Dam.

Le collectif a échangé avec d’autres artistes pendant son processus de création. « On a eu des témoignages traitant des mêmes difficultés, des mêmes questionnements que nous. Mais on n’avait pas de manière de soulever ces questions publiquement dans les médias, affirme Maryam Izadifard. Je pense que l’oeuvre est une plateforme qui nous aide et en aide d’autres à avoir une tribune pour en parler librement. »

Pour Stanley Février, contester le pouvoir institutionnel va au-delà de l’embauche. « C’est d’abord une remise en question structurelle du milieu et la reconnaissance du fait [que la façon dont on a fonctionné] depuis des décennies [ne fonctionne plus], affirme-t-il. Toutefois, les centres d’artistes doivent aussi réfléchir et trouver des solutions ensemble sur la façon de se restructurer. Pour moi, c’est ça qui amène le changement. Ce n’est pas juste de congédier quelqu’un et de mettre des personnes diverses. Ça ne va rien changer, parce qu’après, tout va revenir au même. »

Le ministère

Du collectif CODE BLANC. Au centre d’artistes articule, 6282, rue Saint-Hubert, à Montréal, jusqu’au 12 novembre.

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