Jérôme Fortin se terrait dans l’enseignement

Jérôme Fortin pose à côté de la presse American French au cégep du Vieux-Montréal, où il enseigne.
Marie-France Coallier Le Devoir Jérôme Fortin pose à côté de la presse American French au cégep du Vieux-Montréal, où il enseigne.

En bon hôte qui accueille ses visiteurs par un tour du propriétaire, Jérôme Fortin tient à montrer ce qu’il considèrecomme sa deuxième maison : le 11e étage du cégep du Vieux Montréal. Ici, dit-il, en ouvrant une porte, c’est le local de plâtre. Là, celui d’assemblage. Ici, oups !, il y a cours, celui de couleur, donné par Mathieu Beauséjour.

« Désolé d’interrompre, Mathieu », dit-il, avant de reprendre la marche et de stopper net devant une autre porte, qu’il n’ouvre pas. « Cours modèle vivant », avise un écriteau.

« Et nous voici dans le local d’estampe. C’était le mal-aimé des étudiants, c’est aujourd’hui le plus aimé », dit un tout souriant Jérôme Fortin. L’entrevue peut commencer.

« Je passe beaucoup de temps au 11e étage, confie l’artiste, professeur d’estampe et coordonnateur du programme Arts visuels. Je pousse pour que les étudiants aient accès aux presses et y passent aussi beaucoup de temps. »

Plutôt discret depuis une dizaine d’années, celui qui s’est fait connaître avant l’an 2000 par ses « cabinets de curiosités » (des objets du quotidien qu’il tordait et pliait) réapparaît en cette fin d’octobre. L’exposition Danser. Variations chorégraphiques pour le regard, à la galerie Pierre-François Ouellette art contemporain, est sa première en six ans, sa deuxièmeen presque une décennie.

Entre 2002 et 2013, il avait exposé sept fois en solo. Uniquement chez son galeriste montréalais. Ajoutez les expos tenues ailleurs, dont la mémorable Jérôme Fortin du Musée d’art contemporain de Montréal (MAC), en 2007, ainsi que des projets d’art public, et vous avez un artiste prolifique et apprécié, soudainement invisible.

« J’ai été actif autrement, résume le natif de Joliette pour expliquer son absence. J’ai mis beaucoup d’énergie dans l’enseignement. J’aime donner aux plus jeunes, les accompagner. »

Plier et imprimer

Devant le cumul expos/études de maîtrise/art public/enseignement, Jérôme Fortin a dû choisir. L’amour de la création ne l’a cependant pas abandonné.

C’est au contact de la relève qu’il a retrouvé sa voie. Et l’accessibilité à des presses, au quotidien, l’a motivé — il n’enseigne la gravure que depuis « trois ou quatre ans ». Les séries d’estampes réalisées en 2021 et 2022 qu’il expose cet automne reprennent des procédés qu’on lui connaît : le pliage, la répétition, l’accumulation.

La série-titre Danser, d’une étonnante blancheur, se décline en 75 monotypes — un fragment en est exposé. Il faut se déplacer, danser devant elles pour apercevoir les traces de la technique d’embossage appliquée. L’autre ensemble inédit, Lignes (60 monotypes par embossage également, mais à l’encre noire), révèle des pliages qui reproduisent des lignes plus ou moins horizontales.

« Dans les embossages de Danser, ce qu’il reste, c’est le geste. C’est tout, explique l’artiste. On voit à peine des reliefs. L’objet [un papier plié] a laissé sa trace, mais n’apparaît pas. »

Son auteur s’est nourri des pliages qui l’avaient mené, jadis, à ses immenses et éphémères Écrans (2006-2007), ceux exposés au MAC — et détruits par la suite. Leur fabrication était si longue qu’il avait eu recours à des assistants.

« Je me suis inspiré des gens qui m’ont aidé. Pour moi, ça allait de soi, mais ce n’était pas évident. Ça donnait des pliages très aléatoires, [comme] des erreurs », dit celui qui a essayé de reproduire le résultat imperfectible, et beau malgré tout, de ses assistants.

« C’est ce qu’on essaie d’enseigner, dit le professeur de niveau collégial. Que l’erreur n’existe pas vraiment. Ce ne sont pas des erreurs, c’est travailler avec l’aléatoire. »

De l’air frais

Dans l’ancien local mal-aimé, parce qu’exempt de fenêtres, du 11e étage, les vedettes sont deux presses, La Capitaine et la American French. Elles ont été acquises après la mise en place du cours d’estampe, peu de temps après le Printemps érable, qui a coïncidé avec l’embauche de Jérôme Fortin — « je suis arrivé tout de suite après la grève ». Il a hérité de plusieurs cours et a rapidement assumé le rôle de coordonnateur, qui aura été déterminant.

« Les cégeps et universités se sont débarrassés des presses, se sont dotés d’ordinateurs et se sont tournés vers l’impression numérique. Les presses sont importantes, un outil de plus, soutient-il. Pour ceux qui n’aiment pas travailler en numérique, [la classe d’estampe] est une bouffée d’air frais. »

Lui qui a débuté comme sculpteur a bénéficié, entre 2000 et 2010, de deux expériences marquantes, l’une avec la « sommité » Carlos Calado, aux ateliers Graff de la rue Rachel (dans le bâtiment occupé aujourd’hui par la galerie de Pierre-François Ouellette), l’autre chez Joan Roma, à Barcelone, le maître imprimeur d’Antoni Tapiès. Outre l’éveil à une discipline, il y a constaté l’importance de la transmission du savoir.

Quand il prêche pour sa paroisse, il qualifie l’estampe de « Photoshop avec de la matière ». Et pour convaincre la direction du cégep d’acheter une troisième presse, il en ajoute, côté image. « J’explique que c’est comme si on donnait un cours de pâtisserie à vingt étudiants avec un seul rouleau à pâte. Ça en prend plus. »

Aux côtés de La Capitaine et de La American French, Jérôme Fortin parle avec passion. Il n’est plus l’artiste qui accumule bouchons de bière ou de liège, boîtes de conserve ou bouteilles de plastique, mais un ardent défenseur de l’estampe, fier qu’elle soit un des piliers de sa deuxième maison.

L’exposition Danser, quant à elle, ne signe pas ses débuts en matière d’oeuvres imprimées, mais bien son retour. Et donc la suite. « J’ai le goût de repartir, d’explorer plusieurs techniques », affirme-t-il. Il s’est récemment acheté une presse qui lui permettra, de chez lui, de toucher (ou de retoucher) à la linographie, à l’eau-forte, à la gravure sur bois, à la photolithographie…

Danser. Variations chorégraphiques pour le regard

De Jérôme Fortin. À la galerie Pierre-François Ouellette art contemporain, 963, rue Rachel Est, à Montréal, jusqu’au 12 novembre.

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