«Evergon. Théâtres de l’intime»: de l’acceptation de l’imaginaire gai

Evergon, «Crossing the Equator Going South Pacific Rim», 2009. Collection de Jocelyne Aumont.
Photo: Evergon Evergon, «Crossing the Equator Going South Pacific Rim», 2009. Collection de Jocelyne Aumont.

Voilà un projet qui mérite toute notre considération. Rares sont les musées qui, au Québec et même au Canada, offrent des rétrospectives importantes aux artistes d’ici. Et cela est encore plus vrai pour les artistes vivants. C’est le propre des cultures ayant intériorisé les valeurs de leurs colonisateurs que d’avoir un peu honte de leurs propres créateurs et d’exposer le plus souvent des vedettes du milieu de l’art soi-disant « international »… Comme si cette expression voulait vraiment dire quelque chose, au-delà d’un colonialisme esthétique « resémantisé » néanmoins réaffirmé.

C’est une des raisons pour lesquelles il faudra célébrer l’exposition Evergon. Théâtres de l’intime, présentée au Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ). D’autant que voici une oeuvre originale qui n’a pas fini de nous interpeller. À partir de 1970, Albert Jay Lunt, né en 1946 à Niagara, a réalisé une oeuvre totalement hardie, et ce, sous divers pseudonymes, dont le plus connu est sans nul doute Evergon, nom qu’il utilise depuis 1975.

Mais comme le souligne le conservateur Bernard Lamarche, Evergon a aussi créé en utilisant les hétéronymes et identités inventées de Celluloso Evergonni, d’Eve R. Gonzales et même d’Egon Brut, sachant passer du masculin au féminin et vice versa, incarnant avant la lettre une identité fluide. Il a ainsi élaboré un corpus d’oeuvres qu’Evergon résume dans une courte vidéo — présente sur le site du musée — comme étant politique. Et il a bien raison.

Ses oeuvres sont issues d’une identité et même d’une culture queers qui ont longtemps été réprimées. L’expo débute par des photos de manifestations ayant eu lieu devant un poste de police après des arrestations dans des bars gais à Ottawa, manifestations auxquelles participa Evergon dans les années 1970. Et ce genre d’arrestations se pratiquaient encore à Montréal dans les années 1990… Mais cette culture queer est-elle à ce point acceptée de nos jours dans notre société hétéronormée ?

Il y a dans cette expo des images qui feront certainement sourciller. La série Manscapes, images de parcs où, à travers le monde, des hommes s’adonnent à des pratiques sexuelles à l’extérieur, défiant ainsi les normes sociales et les lois, pourrait en choquer certains.

On veut bien accepter les queers, mais à la condition que leurs comportements soient très straight… Et n’oublions pas d’autres images, présentées dans une section protégée, où Evergon, homme d’âge mûr, se met en scène dans des actes sexuels avec de jeunes hommes.

Certes, dans cette expo, on voit quelques pénis, dont il nous semble qu’un seul soit en érection… Mais est-ce vraiment un problème dans un musée d’art ? Pourtant, à l’entrée de l’expo, des avertissements offerts à tous, et pas seulement pour les mineurs, expliqueront que « certaines personnes pourraient être mal à l’aise devant ces oeuvres »…

Cet avertissement démontrera la force encore actuelle des images d’Evergon, mais aussi comment nous sommes encore aliénés collectivement dès qu’il est question d’une sexualité non normative.

Éclatement des genres

Il faudrait aussi expliquer comment la création des années 1970-1990 est le parent pauvre de notre histoire de l’art. Nous avons tellement célébré Refus global et l’art abstrait des années 1940-1970 que nous en avons oublié qu’il y avait d’autres époques. À travers l’art d’Evergon, ce sont plusieurs pans d’une histoire de l’art à la fois dominante et underground qui se rencontrent et se mélangent.

Postmodernité, art du collage plastique et identitaire, identités queer et trans, travestissements… Cette expo renoue avec une histoire récente de l’éclatement des genres.

Et si on a eu tendance à dire que l’identité gaie était avant liée à une acceptation de soi et des autres, à une sortie du placard, cette oeuvre montre comment — même pour ceux qui se sentent hétéros — l’identité est plutôt question d’invention de soi et de moyens d’expression. Car cette oeuvre a aussi été innovatrice dans son usage de divers médiums. On y verra des hologrammes, des photos Polaroïd gigantesques, des photocopies Xerox… Un travail exploratoire très riche.

On saluera aussi cette rétrospective, car, comme nous le dit Bernard Lamarche, « certaines séries sont peu connues ou peu diffusées. Les Men of Manscapes, par exemple, n’ont pas été si souvent montrés.

De manière plus importante, les oeuvres d’Eve R. Gonzales, les vues de cimetières et de musées italiens, sont presque inédites. Plusieurs autres ont été montrées dans les années 1970 et 1980, notamment les photocopies et les premières photographies Polaroïd couleur remplies d’objets, mais elles le furent très peu depuis ».

Une expo remarquable, avec un catalogue lui aussi impressionnant. Il faut que les musées au Québec montent plus de rétrospectives de ce « genre ».

Evergon. Théâtres de l’intime

Commissaire : Bernard Lamarche. Musée national des beaux-arts du Québec, à Québec, jusqu’au 23 avril.

À voir en vidéo