De la soupe sur Van Gogh, des patates sur Monet

Un tableau de Monet a été aspergé dimanche par des militants environnementaux à Postdam en Allemagne. «Les meules» était protégé par une vitre et n’a subi aucun dommage.
Photo: Associated Press Un tableau de Monet a été aspergé dimanche par des militants environnementaux à Postdam en Allemagne. «Les meules» était protégé par une vitre et n’a subi aucun dommage.

Politique art, ou art politique ? Dimanche dernier, deux membres du groupe écomilitant Last Generation ont lancé de la purée sur Les meules (1890), de Monet, au musée Barberini, en Allemagne. Ce geste suivait celui de Just Stop Oil, dont les militants avaient vidé deux conserves de soupe à la tomate sur Les tournesols (1888), de Van Gogh, neuf jours plus tôt, à Londres. Ces « performances politiques » s’appuient sur des éléments artistiques, esthétiques, symboliques et médiatiques. Regards de spécialistes et de critiques sur cette série « d’ensoupage », « d’enpatatage » et de collage de mains sur des chefs-d’oeuvre de l’histoire de l’art.

« Cette soupe sur Les tournesols, tout ce rouge sur ce monochrome jaune, c’est visuellement très beau… L’image est forte. C’est réussi », ne peut s’empêcher d’apprécier la professeure Mélanie Boucher… juste avant de surligner qu’en tant que muséologue, elle ne peut entériner ce geste, ni aucun qui met à risque, peu ou prou, la conservation d’une oeuvre d’art.

Mme Boucher est spécialiste des nouveaux usages des collections muséales et… de l’utilisation de la nourriture en art. Le Devoir lui a demandé son avis. La série d’interventions militantes auxquelles on assiste ces jours-ci pourrait-elle être considérée comme une série de performances artistiques ?

Car c’est bien d’une série qu’il s’agit : le 9 octobre, deux membres d’Extinction Rebellion ont collé une de leurs mains à la vitre de Massacre en Corée (1951), de Picasso, à Melbourne. Idem en juillet, en Italie : la vitre du Printemps (XVe siècle), de Botticelli, a eu droit aux empreintes de membres d’Ultima Generazione. La National Gallery, qui possède Les tournesols, a vu des militants se coller très près de La charrette de foin (1821) de Constable.

Chers chefs-d’oeuvre

Même soupe cet été pour Pêchers en fleurs (1889), de Van Gogh, à la Courtauld Gallery de Londres, et pour un paysage de McCulloch à la KelvingroveArt Gallery de Glasgow. En mai, La Joconde (début XVIe), au Louvre, a été entartée : ce geste-là, aucun groupe ne l’a revendiqué. Aucune des oeuvres n’a été endommagée.

Pourquoi donc cibler ces chefs-d’oeuvre, et les musées ? « Malgré les apparences, bien des grands musées de la planète sont en fait redevenus la chasse gardée des gens très riches, qui y voient un théâtre pour leur divertissement, leur bon plaisir, leur image de marque et leur désir de spéculation effréné, qui passe aussi par l’art », analyse Nicolas Mavrikakis, critique au Devoir.

Cette soupe sur «Les tournesols», tout ce rouge sur ce monochrome jaune, c’est visuellement très beau… L’image est forte. C’est réussi.

 

« Je comprends ces gens qui en ont ras le bol que les musées soient des lieux de préservation des richesses pour les riches plutôt que de discussion sur des enjeux sociaux importants, dont les enjeux écologiques », poursuit M. Mavrikakis, auteur de La peur de l’image (Nota Bene). « Les musées, rappelle Yves Bergeron, titulaire de la Chaire sur la gouvernance des musées et le droit de la culture de l’UQAM, sont devenus des médias de masse très prisés des élites culturelles et des gouvernements, puisqu’ils sont utiles dans les relations diplomatiques à l’étranger. »

Les musées conservent aussi leur passé d’institutions coloniales, ajoute Mélanie Boucher. Et ce sont des lieux habitués aux interventions. Qu’elles soient autorisées ou non, elles font partie, depuis les années 1970, des propos des artistes. Et la limite entre interventions, performance et vandalisme contrôlé n’est pas toujours claire (voir encadré).

C’est l’intention qui compte

Toutes les oeuvres visées par les militants sont considérées comme des chefs-d’oeuvre et ont été peintes par « des artistes appartenant au cercle très limité de ceux qui représentent le marché de l’art », souligne Mme Boucher. Les tournesols de Van Gogh, par exemple, avec sa valeur estimée à 84 millions de dollars, « n’est même plus accessible aux musées pour l’achat tant la cote du peintre est désormais élevée ».

Et quasi tout le monde connaît Van Gogh, Monet, Picasso… « L’impact [médiatique] n’aurait pas été le même si les militants avaient choisi un tableau du Caravage, alors que la National Gallery en expose aussi », souligne la muséologue. Plusieurs des tableaux ciblés étaient également, à l’époque de leur création, symboles de la société moderne et du progrès.

Ces gestes militants tiennent-ils de la performance, donc ? Non, tranche Mélanie Boucher. « Pour savoir si c’est un geste artistique, on regarde s’il y a une revendication, une intention, une démarche artistique. Il n’y a rien à ce niveau. Le visuel, [même s’il est très efficace], n’est pas suffisant pour parler de démarche artistique. » Elle soupire : « Ce n’est pas la première fois, et ce ne sera pas la dernière qu’on fera du vandalisme dans un musée pour avoir de l’attention médiatique… »

Salir le musée

Les musées sont historiquement habitués aux interventions non autorisées, surprenantes, dérangeantes, salissantes… souvent faites par des artistes.

Sylvette Babin, de la revue «Esse», rappelle que l’artiste canadien Istvan Kantor a tracé, en 1988, sur un mur du MoMA à New York, deux grands X avec son propre sang, juste à côté d’un Picasso. Il est toujours interdit d’entrée au musée.

Deborah de Robertis, en 2014, s’est assise sans petite culotte au musée d’Orsay devant «L’origine du monde», de Courbet, pour exposer sa vraie vulve et son être entier devant le tableau de maître représentant un sexe.

Dans les cas tout récents des «Tournesols et des Meules», Mme Boucher souligne la transgression qu’ajoute le «lancer de la bouffe. On la gaspille en polluant l’espace muséal, pur par nature».



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