La route sans fin de Raymonde April

«Sans titre, 18 février 2013», 2014. Épreuve à développement chromogène.
Photo: Raymonde April «Sans titre, 18 février 2013», 2014. Épreuve à développement chromogène.

De ses photographies anciennes en noir et blanc à ses récents clichés en couleur, Raymonde April propose tout un voyage — dans le temps ou dans l’évolution de son oeuvre. L’exposition Traversée, qui réunit près d’un demi-siècle d’images, de 1973 à 2020, plus précisément, est cependant bien plus que ça.

Cette rétrospective au centre 1700 La Poste n’en est pas une. La matière première peut certes dater, mais les séries qui s’en nourrissent portent 2022 comme année de réalisation. En dehors de la question temporelle, les ponts pour passer d’une image à une autre sont nombreux. Y compris au sein d’une même image.

Le saut est géographique, entre les paysages du Bas-Saint-Laurent et des scènes en Inde. Le trajet peut prendre une valeur relationnelle, car tant l’amitié que le partage ou le travail collectif transpirent de presque chacune des compositions. Le mouvement a aussi une dimension introspective, vu la quantité d’autoportraits aux yeux fermés qui ponctuent l’exposition.

L’image qui accueille les visiteurs est, dans ce sens, une formidable porte d’entrée sur l’univers de Raymonde April. Sans titre, 18 février 2013 (2014) montre l’artiste de profil, les yeux, non pas fermés ici (le sait-on vraiment ?), mais cachés par sa chevelure. Elle y figure au premier plan, mystérieuse, devant une série de parois qui évoquent un espace clos. Une petite percée de lumière invite cependant à considérer cet autoportrait, et l’ensemble de l’expo, comme autre chose qu’une vue en surface, qu’un simple survol de la vie d’une artiste.

Photo: Raymonde April «Jam session», École des arts visuels, Québec, 1974. De l'ensemble «Les amitiés nouvelles» .

Comme le souligne Gwynne Fulton dans un des textes de la riche monographie publiée pour l’occasion, « il y a un double impératif dans [l’]oeuvre [d’April] : documenter passivement et inventer activement ». Autrement dit, si les images retracent des moments vécus, elles ont une portée poétique. Sans l’obligation de connaître ou de reconnaître les lieux et les gens bien identifiés dans les légendes, chacun a la liberté d’y voir son propre récit. Captif et actif, le public.

Chez cette lauréate du prix Borduas 2003 (près de 20 ans déjà), chaque photographie, aussi personnelle soit-elle, peut s’insérer dans n’importe quel puzzle. Autant un ensemble possède des airs d’album de souvenirs, comme Les amitiés nouvelles, impressionnant groupe de 88 impressions tirées des années 1970 à 1990, autant le fil narratif, voire la suite chronologique, semble arbitraire.

Telle est la signature d’April. Comme ses précédents projets, vastes en images ou en récits — le film Tout embrasser (2000) ou l’expo Équivalences 1-4 (2010), pour ne nommer qu’eux —, Traversée se divise en chapitres. Le 1700 La Poste a été mis à profit avec intelligence.

Au rez-de-chaussée, l’ensemble Les amitiés nouvelles, sous-divisé par sections, entoure sept autoportraits de différentes époques. Le voyage, ici, est technique : des épreuves à la gélatine côtoient des impressions au jet d’encre, dont une bonne part découle de la numérisation de vieux négatifs retrouvés par l’artiste. La renaissance, ou relecture, de ces documents visuels fait foi du processus créatif.

Photo: Raymonde April «Chiens», Bandra, Mumbai, 2014 De l'ensemble «Traversée 2022».

Les autres espaces du centre de la rue Notre-Dame Ouest sont consacrés aux projets liés aux séjours en Inde tenus depuis l’expérience d’un atelier-résidence en 2012. Les onze images de l’oeuvre-titre Traversée occupent la mezzanine, alors que Journal de Mumbai et ses vingt-deux impressions ont été placés au sous-sol, là où est projeté le documentaire sur l’artiste, une habitude du 1700 La Poste confiée au cinéaste Bruno Boulianne.

La pièce de résistance de l’expo, Brasier, Mazgoon, 22 janvier 2013 (2015), se trouve dans le « coffre-fort » du bâtiment. Il s’agit d’un immense livre qu’on active, littéralement, puisqu’on doit manipuler les vingt-deux images qui le composent.

Défile une routine bien particulière, celle d’une femme portée à brûler des résidus plastiques. Devant le mélange de feu, de fumée et de rayons de soleil, l’artiste commente, peut-être plus explicitement qu’ailleurs, le degré de dangerosité que font planer, sur une partie de la population mondiale, la production de biens et leur consommation. Raymonde April s’y révèle non seulement traversée par ses amitiés indiennes, mais aussi entièrement habitée de leur présence, de leur sort, de leur quotidien.

Raymonde April: Traversée

Au 1700 La Poste, 1700, rue Notre-Dame Ouest, Montréal, jusqu’au 18 décembre

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