Le processus créatif contre l’objet d’art prêt à consommer

Vue d'installation de l'exposition «L'art de la recherche», Dazibao, 2022. 
Photo: Document original Vue d'installation de l'exposition «L'art de la recherche», Dazibao, 2022. 

Le marché du luxe est un ogre voulant avaler tout rond le monde de l’art, digérant souvent les créations qui croyaient pourtant pouvoir échapper à ce phagocytage. Mais qui pourrait résister à la séduction de l’argent ? Malgré la pandémie — qui devait tout changer, nous disait-on —, tout est reparti comme en 14 ! Depuis 2021, le marché a repris de plus belle, clament à la fois les sites des foires d’art comme Art Basel ou des journaux comme The Art Newspaper.

Est-ce un hasard ? Ces jours-ci, alors que beaucoup de galeries, ici et ailleurs, exposent de la peinture — un type d’art qui n’a jamais perdu ses lettres de noblesse auprès du public et des acheteurs —, deux expositions, l’une dans une galerie universitaire et l’autre dans un centre d’artistes, mettent de côté l’objet d’art afin d’insister sur le processus intellectuel et, même, d’une certaine manière, sur la mécanique matérielle complexe qui permet la création.

La première expo, à la Galerie Leonard & Bina Ellen de l’Université Concordia, met l’accent sur le dessin, qui pourrait symboliquement incarner une lutte contre l’enfermement de l’oeuvre d’art dans un rapport très court au temps, à l’immédiateté que notre monde contemporain célèbre tant. Il y aurait, dans le processus du dessin ici mis en scène, non pas la nostalgie d’un savoir-faire ancien, mais la possibilité d’investir un outil avec une temporalité longue, pour une création lente où le résultat final est presque secondaire.

Le visiteur y verra des oeuvres de Sarah Greig, qui élabore souvent des photos de dessins qui feront penser à des plans, à des schémas qui permettraient ou auraient permis d’élaborer des objets… Comme bien des plans, ils invitent à un temps de compréhension, d’analyse et même, parfois, d’imagination. Certaines photos, en 2D, semblent elles-mêmes prendre forme dans l’espace, en 3D, le papier photo se retournant par les coins. D’autres images de plans semblent avoir été découpées et déjà en partie assemblées par l’artiste. Les photographies de Greig semblent montrer la mécanique même de leur création. Dans certaines oeuvres, on reconnaîtra des schémas expliquant la mécanique des lentilles des anciens boîtiers photo…

Dans la même expo, Thérèse Mastroiacovo continue une série remarquable de dessins transposant des couvertures de livres sur l’art contemporain. L’idée du temps présent que ces couvertures exacerbent est contestée par le processus même de création lente, à la mine de plomb, et sur le long terme, depuis 2005, que l’artiste privilégie. Les oeuvres de Greig et de Mastroiacovo sembleront un étrange retournement de situation par rapport à l’art moderne qui a grandement valorisé le fait d’être dans le présent. On se remémorera entre autres la célèbre phrase Presentness is grace du théoricien de l’art Michael Fried.

Dispositifs à réflexions

La seconde expo, au centre Dazibao, permettra, elle aussi, de soutenir cette vision de l’art comme étant un processus complexe existant dans la durée. Cette présentation s’articule autour d’une intervention en galerie, d’un cahier de recherche et d’un troisième volet composé d’une publication qui sera plus tard complétée. On y trouvera, là encore, la création de Mastroiacovo, qui utilise ici du letraset, ancien procédé graphique, et l’idée du long processus de transfert des lettres qu’il permet comme symbole d’un travail demandant toute la concentration de l’artiste. Le visiteur y sera aussi interpellé par l’intervention de Catherine Lescarbeau, fonctionnant entre autres autour d’un cahier de recherche qui évoquera la méthode développée par l’écrivain William S. Burroughs, qui sectionnait ses écrits afin de les restructurer d’une manière innovatrice et déroutante. Lescarbeau s’est servie du plan d’un cours de méthodologie au doctorat en études et pratiques des arts. Elle en a découpé chaque mot et a créé par la suite des collages. Les énoncés sont parfois critiques, parfois absurdes. La méthode du collage permet de créer un nouveau « sens inattendu ».

L’amateur d’art sera aussi interpellé par les oeuvres de Stephanie Comilang et de k.g. Guttman qui, intelligemment, mettent également en scène un processus de création, un dialogue artistique et culturel complexe avec plusieurs niveaux d’interprétation.

Repenser et supposer

Trajectoire d’une exposition. Sarah Greiget Thérèse Mastroiacovo. Commissaire : Michèle Thériault. Galerie Leonard Bina Ellen. Université Concordia, jusqu’au 29 octobre.

L’art de la recherche

Stephanie Comilang, k.g. Guttman, Catherine Lescarbeau et Thérèse Mastroiacovo. Commissaire : France Choinière. Centre Dazibao. Jusqu’au 5 novembre.

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