Basquiat, la peinture qui a de la voix

L’œuvre de Jean-Michel Basquiat «King Zulu» (1986)
Photo: Jean-Michel Basquiat, collection MACBA prêt à long terme du gouvernement de la Catalogne L’œuvre de Jean-Michel Basquiat «King Zulu» (1986)

Les rapports entre les arts visuels, la peinture en particulier, et la musique ont plus d’une fois été explorés par le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM). Van Dongen, Warhol, Chagall, pour ne nommer qu’eux, ont bénéficié de substantiels enrobages sonores, et c’est à leur suite que s’inscrit cette fois la lecture sur l’oeuvre de la comète Jean-Michel Basquiat (1960-1988).

Inaugurée cette semaine, l’exposition À plein volume. Basquiat et la musique regroupe une centaine d’oeuvres (peintures, dessins, collages), la grande majorité réalisée dans les années 1980. Documents de toute sorte, cahier de notes, collection de vinyles et archives vidéos accompagnent la présentation. Faut-il rappeler que l’artiste new-yorkais a eu une carrière très courte, interrompue à l’âge tendre de 27 ans par une surdose ? Depuis, Basquiat est devenu une sorte d’icône.

Ces douze dernières années, une vingtaine de grandes expositions lui ont été consacrées dans le monde comme un perpétuel hommage. Celle du MBAM, conçue en collaboration avec le Musée de la musique de la Philharmonie de Paris, où elle atterrira au printemps 2023, ne fait pas exception. Sa particularité : la musique.

« Une exposition qui fouille, parfois de manière anecdotique, les liens avec la musique [n’est pas rare]. Sauf que dans le cas de Basquiat, c’est fondamental, commentait Stéphane Aquin, le directeur du MBAM, lors de son allocution devant les représentants de la presse. L’exposition explore cette influence de la musique vraiment structurante. »

Photo: Jean-Michel Basquiat , Artestar, New York. Photo de Douglas M. Parker «Un comité d’experts» (1982)

Mélomane, passionné de jazz et grand fan de Charlie Parker, qu’il considérait comme un héros, Jean-Michel Basquiat a aussi pratiqué la musique. Au sein du groupe Gray qu’il a intégré avant même ses 20 ans, il a vogué dans des expérimentations sonores, s’appuyant notamment sur des instruments fabriqués à partir d’objets du quotidien, à la manière de John Cage.

« La musique est un thème central, tout autour de lui, affirme Dieter Buchhart, le grand spécialiste de Basquiat. Il a grandi avec elle, il en écoutait dans son atelier. Il dansait pendant qu’il peignait. La musique est représentée dans ses oeuvres, comme des poèmes sonores, mais aussi dans la manière qu’il construisait ses oeuvres, comme une improvisation jazz. »

Étant l’un des concepteurs de l’expo À plein volume — avec Mary-Dailey Desmarais, conservatrice en chef du MBAM, et Vincent Bessières, commissaire invité par le Musée de la musique —, Dieter Buchhart figure toujours derrière les projets autour de Basquiat. C’est lui qui a signé les 22 expositions sur l’artiste depuis 12 ans. Pourquoi avoir attendu aussi longtemps avant de faire une expo sur un thème aussi capital ?

« C’est une bonne question, répond l’historien de l’art autrichien, qui prend le temps pour y répondre. Il y a 12 ans, il fallait encore dire à quel point Basquiat était un artiste important, il fallait faire la grande rétrospective. Puis la question politique s’est présentée, tant le racisme et la brutalité policière sont des sujets importants chez Basquiat. »

« C’est le bon moment de parler de musique, maintenant que Basquiat est considéré parmi les grands artistes du monde. Les jeunes sont interpellés, et on peut proposer quelque chose un peu plus en profondeur », poursuit le quinquagénaire.

À double tranchant

 

Sans surprise, la musique imprègne chacune des 11 salles occupées par l’expo. Des explorations sonores des débuts aux standards de jazz, en passant par le hip-hop auquel une salle est consacrée ou par des extraits du Boléro de Ravel, l’éclectisme est au rendez-vous. À cette trame musicale s’ajoutent des sons tirés de la vie urbaine (avions, voix, moteurs…). La pratique artistique de Basquiat était tout sauf silencieuse, selon le trio de commissaires.

Cette approche est un couteau à double tranchant. Si les musiques et bruits résonnent dans ce qui est proposé visuellement (portraits de musiciens, onomatopées et autres traces d’oralité transposées par écrit, travail en fragmentation, comme de l’échantillonnage), il faut aussi une bonne dose de volonté pour ne pas se laisser distraire par tout ce qui est audible. Mais chez Basquiat, rien ne semble uniforme, et l’exposition est à cette image.

La présentation est tout de même rythmée entre des salles bien pleines et d’autres plus aérées, entre un amas (précieux) de documents écrits ou visuels et une sélection (soignée) de tableaux aux dimensions importantes. Au fur et à mesure d’un parcours grosso modo chronologique, l’oeil s’habitue à la richesse d’information qui est donnée à voir.

Les grands personnages de ERO (1984), Toxic (1984) et Anthony Clarke (1985) proposent une première pause purement picturale, où ressort la prédilection de Basquiat pour le tag, la photocopie et des compositions inspirées par la culture de la rue. L’assemblage en bandes verticales en bois d’Anthony Clarke magnifie l’idée que, derrière un tout, il y a une multitude d’éléments d’égale importance.

La poésie, chez Basquiat, est à la fois visuelle, écrite et sonore. Elle prend ses sources partout et s’exprime par des tableaux voisins, comme Reok (1985-1986), aux couleurs vives, ou comme le plus sombre, et violent, A Panel of Experts (1982), du MBAM, un rare tableau de Basquiat conservé au Canada.

Des oeuvres phares, comme Kokosolo (1983), un hommage à Charlie Parker qui peut se lire comme une partition, ou King Zulu (1986), composition plus épurée en l’honneur de Louis Armstrong, ponctuent ainsi la visite qui se termine, comme il se doit, par l’oeuvre chant du cygne de l’artiste, Eroica I et II (1988). Seul dans sa salle, le diptyque est un condensé de mots et de signes évocateurs de la mort.

Comme l’oeuvre de Beethoven à laquelle il fait référence, Eroica I et II est portée par la mélancolie. L’accompagnement musical n’apporte dans ce sens rien de plus, sinon un excès d’émotion inutile. Parfois, les expositions sonores tombent dans ce piège. Heureusement, À plein volume, paradoxalement, l’évite la plupart du temps.

À plein volume. Basquiat et la musique

Musée des beaux-arts de Montréal, du 15 octobre au 19 février

À voir en vidéo