À visage découvert: donner une voix et une image aux témoignages

Caroline Pierret Pirson a fait partie de ces nombreuses femmes qui ont décidé d’enfin libérer leur parole en publiant sur la Toile un message coiffé du fameux mot-clic #MoiAussi.
Jacques Nadeau Le Devoir Caroline Pierret Pirson a fait partie de ces nombreuses femmes qui ont décidé d’enfin libérer leur parole en publiant sur la Toile un message coiffé du fameux mot-clic #MoiAussi.

Inspiré par la vague de dénonciation #MoiAussi, qui a déferlé sur les réseaux sociaux il y a cinq ans, l’exposition Plus jamais silencieuses donne la parole à des Montréalaises ayant libéré leur parole grâce au mouvement qui leur a aussi donné une écoute qu’elles n’avaient jamais eue.

En octobre 2017, lorsque le mouvement de dénonciation a pris de l’ampleur sur les réseaux sociaux, Caroline Pierret Pirson a fait partie de ces nombreuses femmes qui ont décidé d’enfin libérer leur parole en publiant sur la Toile un message coiffé du fameux mot-clic #MoiAussi.

« Ç’a été une révélation, ça m’a bouleversée. J’ai compris, comme beaucoup, qu’on était toutes concernées par cette même problématique de société. Au début, j’ai ressenti de la tristesse, de la colère, puis du soulagement et un sentiment de libération. […] Comme artiste, je ne pouvais traiter d’un autre sujet que celui-ci, ç’a été trop important pour moi », explique en entrevue l’artiste d’origine belge installée depuis plusieurs années à Montréal.

C’est donc bien naturellement qu’elle a décidé de s’inspirer du mouvement de dénonciation et de ce qu’il représente à ses yeux pour en faire le sujet de sa toute première exposition individuelle au Québec, présentée à la Galerie de l’UQAM ces jours-ci, cinq ans après les événements.

Avec Plus jamais silencieuses, qui prend principalement la forme d’un film documentaire de 70 minutes, Caroline Pierret Pirson a voulu faire écho à #MoiAussi en donnant une voix et une image aux témoignages qui ont envahi les réseaux sociaux. C’est d’ailleurs par l’une de ces plateformes qu’elle a trouvé les participantes, en lançant un appel à tous.

À l’écran se succèdent ainsi les visages en gros plan de 19 femmes, âgées de 26 à 74 ans. Toutes sont montréalaises, mais originaires de dix pays différents, de l’Irak au Brésil, en passant par la Chine, le Canada, la France ou encore Cuba. Ce qui les réunit dans cette installation, c’est bien sûr leur histoire teintée de violences.

Tour à tour, elles racontent ce qu’elles ont subi, que ce soit dans la rue, dans leur bulle familiale, amoureuse ou encore professionnelle. Mais elles se confient surtout sur les raisons pour lesquelles elles se sont tues si longtemps, jusqu’à l’apparition du mouvement #MoiAussi. Il y a la honte et la peur, mais aussi le manque d’écoute, voire le silence forcé.

« Libérer la parole, c’est une chose ; trouver une oreille à l’écoute, c’en est une autre », souligne Caroline Pierret Pirson qui a fait de cette observation le sujet de sa maîtrise en art visuel médiatique, qu’elle vient de terminer. « En regardant les témoignages de ces 19 personnes, c’est vraiment ce que je retiens le plus : le manque d’écoute. Presque toutes ont voulu parler à leur famille, à leurs amis ou à des collègues. Mais soit elles ont été empêchées de le faire, soit elles n’ont pas été écoutées. »

Le mouvement #MeToo, poursuit-elle, a été plus qu’un moyen de libérer la parole des femmes. Il a « révolutionné l’écoute » en obligeant tout un chacun à écouter ce qu’elles avaient à dire.

Les réponses des participantes du documentaire en témoignent. « Ç’a été un formidable cri de solidarité de la part de toutes les femmes. J’ai eu l’impression tout d’un coup de ne plus être seule et d’être dans une immense communauté de femmes qui comprenaient ce que j’avais vécu », confie l’une d’elles à l’écran. « C’était notre chance, à nous les femmes, de reprendre le contrôle. Seule, c’est difficile de parler, mais à plusieurs on a une plus grosse voix », renchérit une autre.

Cette écoute, Caroline Pierret Pirson souhaite la susciter chez les visiteurs qui passeront à la Galerie de l’UQAM. Sur le mur opposé à l’écran diffusant son documentaire, elle a installé une mosaïque de portraits de femmes qui tendent l’oreille.

Elle invite également les visiteurs à faire raconter leur histoire, à libérer eux aussi leur parole, en lui laissant un message sur une boîte vocale. « Pour les guider, une seule question : qu’as-tu toujours été empêché de dire ? » indique l’artiste, qui espère que les témoignages récoltés pourront nourrir sa prochaine exposition.

Plus jamais silencieuses

À la Galerie de l’UQAM, jusqu’au 22 octobre

À voir en vidéo