Molinari tel qu'en lui-même

Parmi les chemins de traverse que le 23e Festival international des films sur l'art (FIFA) permet d'emprunter à travers une foule de disciplines artistiques, du 10 au 20 février, il en est un qui mène à Guido Molinari. Sur un total de 270 films, trois permettent de se familiariser avec ce peintre majeur qui, lui, n'aura pas eu l'occasion de voir ses dernières images. Décédé l'an dernier, le peintre, engagé sans retenue dans l'abstraction, léguait une production inestimable. Avec lui, une pensée profonde sur les moyens de la peinture s'éteignait. Il aura parlé peinture jusque dans ses dernières minutes.

Depuis 1956, date à laquelle il s'engage envers la peinture abstraite, Molinari a grandement contribué à l'essor de la peinture au Canada. Sur les traces de Piet Mondrian, le jeune peintre s'était positionné rapidement à la suite des mouvements montréalais de l'automatisme et de la peinture plasticienne de l'époque. Parti d'une peinture gestuelle — il avait notamment peint les yeux bandés pour tenter d'exprimer une part d'inconscient et de spontanéité, pour briser les liens avec la peinture dans tout ce que celle-ci avait de convenu, même l'automatisme —, Molinari en est arrivé à évincer tout accident de forme, pour mettre en avant une réflexion sur la couleur et ses permutations. Quiconque fréquente les musées québécois et canadiens a déjà vu de ses séries de tableaux Mutations ou Sériels, où se succèdent, à la verticale, les bandes colorées.

Un triptyque étonnant

Au FIFA, trois films semblent avoir été pensés de concert, alors que des réalisateurs différents en ont accouché. Est-ce l'ordre dans lequel on a vu ces films qui donne l'impression qu'ils finissent par former un triptyque étonnant? Toujours est-il que Lauraine André G. commence à dresser ce portrait avec Molinari: la couleur chante (au MBAM le 16 mars, à 19h, et à l'ONF le 20 mars, à 16h30). Ensuite, on se rapproche rapidement de la mort. The Colour of Memory, de Donald Winkler et Nicola Zavaglia, qui a pour sous-titre Conversations with Guido Molinari, suit les traces du peintre (à l'ONF le 15 mars, à 19h, et au Musée McCord le 18 mars, à 19h). Enfin, comme si l'auteure du troisième film, la dernière compagne du peintre, avait eu vent du précédent, elle nous convie à La Dernière Conversation (au MBAM le 19 mars, à 19h, et à la Cinémathèque québécoise le 20 mars, à 14h). Jocelyne Légaré, dont c'est le premier film, a travaillé avec Vincent Chimisso.

Ces films racontent Molinari en grande partie par la bouche même du peintre, ravivant la parole aujourd'hui éteinte de ce grand peintre qui aimait la polémique. Molinari avait la parole facile. Dans The Colour of Memory, on apprend que le peintre ne se gênait pas pour critiquer ses pairs, pointant, pour chaque tableau, ce qui clochait. Ces commentaires, il les produisait les soirs de vernissage, ce qui ne l'a pas toujours rendu populaire dans le milieu. Il était batailleur.

Le Molinari qu'on retrouve dans La couleur chante est un homme ouvert, passionné, droit et exigeant envers lui-même et envers les autres. Le plus fascinant, c'est de voir l'homme se comporter avec une passion identique à celle qu'on retrouve devant un premier amour. Devant une de ses toiles, dans son atelier, une ancienne banque rue Sainte-Catherine Est, Molinari explique la séquence des bandes colorées, une séquence, dit-il, qui mène à l'infini. Il traduit avec une belle précision l'importance de bien choisir ses couleurs, dont il avait une connaissance inouïe.

Biographique, chacun des films relate le parcours du peintre, ce qui évidemment provoque des recoupements: la première exposition, en 1953, sa galerie, la galerie L'Actuelle ouverte en 1995 avec Claude Tousignant, un autre grand de l'abstraction, les grandes séries de tableaux. Les documentaires filment les mêmes oeuvres, se retrouvent parfois dans les mêmes galeries, des événements précis deviennent des doublons.

La couleur chante choisit la voie de la rétrospective, repassant sur les périodes de la carrière du peintre. Si Molinari se raconte, d'autres, comme l'historien de l'art chevronné François-Marc Gagnon ou l'historienne de l'art et sémiologue Fernande Saint-Martin, la toute première flamme du peintre, placent l'homme dans l'histoire et expliquent la conception de l'espace pictural qui sous-tend les oeuvres du regretté peintre. Le magnétisme que Mondrian exerçait y est largement abordé; sa petite démonstration, à partir du Mondrian qu'il possédait, convainc.

Entre la couleur qui chante et celle qui se souvient, le ton change. Là, on retrouve Molinari dans son atelier, se sachant rongé par le cancer. L'équipe de tournage retourne sur place à l'été, à l'automne, puis deux mois seulement avant son décès. Amaigri, le souffle très court, le cheveux raréfié, le peintre continue de dire son engagement envers la peinture. On y découvre la technique du peintre, son univers immédiat. L'excitation de dévoiler un tableau jamais montré de 1979 se transforme en choc. Pour la première fois, ce tableau quitte l'atelier; le peintre sait cette fois que l'oeuvre ne reviendra jamais plus dans ces lieux. Celui qui a aussi enseigné à Concordia, qui a tenu à transmettre, comme il le dit si bien, le sens de la liberté et de l'expérimentation, se montre modeste devant la mort.

La mort en face

Ces chroniques d'une mort annoncée se terminent sur un ton qu'on avoue difficile à prendre. Jocelyne Légaré signe là une lettre ouverte à son amoureux disparu, s'adressant à lui directement. Ce faisant, elle laisse très peu de place pour le spectateur, tellement peu, à vrai dire, que même celui qui voudrait dire son inconfort, soulignant que le film est impudique, voyeur, presque nécrophage avant que n'arrive la mort, ne se sent pas autorisé à le faire. Pourtant, c'est précisément parce que ce film semble s'être donné comme défi de montrer un Molinari intellectuellement vif jusqu'à la toute fin qu'il incommode.

La mort rôdait aux moments des prises de vue, on aura à la regarder en face. Les images défilent et disent ce dernier amour, un dernier voyage, et laissent d'autres tableaux quitter l'atelier. «La mort est le plus beau jour de notre vie», dira le peintre à son amoureuse. On sent alors que la délivrance aura les traits de la grande faucheuse. «La vie est une façon de se vider de soi», dira aussi celui qui avouera avoir cessé de se prendre pour Dieu à l'annonce de la maladie qui allait le désemplir.

Malade, il ajoutera à un certain moment: «Enough! arrête ça s'il vous plaît.» Franchement, on ne sait pas si cet athée notoire s'adressait à Dieu ou à la caméra, à celle qui le filmait encore. La caméra nous mènera jusqu'à son lit de mort, où Moli, pour les intimes que nous sommes devenus, citera Nietzsche et parlera, encore, de peinture.

Le 23e FIFA a lieu du 10 au 20 mars, dans huit salles montréalaises. On obtiendra plus d'information au .

Le Devoir