«Mouvement. L’expressivité du corps dans l’art»: Corps social

Katherine Takpannie, Nos femmes et nos filles sont sacrées #3, 2016, Musée des beaux-arts du Canada
Katherine Takpannie Katherine Takpannie, Nos femmes et nos filles sont sacrées #3, 2016, Musée des beaux-arts du Canada

Le corps est un matériau majeur de l’art contemporain, entre autres à travers les performances. Une manière d’insister sur la fragilité de nos vies… Mais à d’autres époques, le corps en action fut aussi un sujet de débats artistiques et sociaux.

Léonard de Vinci s’est servi du fait que le peintre peut représenter des actions morales pour justifier le statut supérieur de son art, qui ne voulait plus être qu’une simple représentation des apparences. Mais le corps, en particulier nu, fut longtemps soumis à des règles fixes, encarcané dans un modèle figé de représentation antique. Marcel Duchamp, avec son « scandaleux » Nu descendant un escalier, en fit les frais. Pour résumer, disons que lorsque ça bougeait, c’est que ce n’était pas convenable…

Mouvement. L’expressivité du corps dans l’art, une intelligente expo au Musée des beaux-arts du Canada (MBAC), permet de mettre en valeur des oeuvres de la collection qui traitent de ce rapport de l’art au corps en mouvement. Certes, nous aurions aimé que les textes de présentation soient un peu plus étoffés, qu’ils traitent plus de ces débats entourant la représentation du corps en mouvement, nu ou habillé. Ils auraient aussi pu faire des références explicites à des enjeux sur les images du corps au Canada.

On sortira aussi de cette expo en ayant le sentiment que les sélections pour les collections du MBAC ne furent pas toujours si radicales. Mais est-ce une fausse impression ? Depuis bien des décennies, l’art donna lieu à des usages vraiment extrêmes du corps, ici moins présents.

Néanmoins, il s’agit d’une expo soulevant de judicieuses questions, en particulier sur les identités. Le visiteur notera une image de Lisette Model, femme photographe pas assez célébrée, montrant la chorégraphe, danseuse et anthropologue Pearl Primus, artiste qui mit en scène le corps des Noirs, elle aussi peu connue du grand public.

On y verra, bien sûr, une oeuvre de Kent Monkman montrant son personnage de Miss Chief Eagle Testickle, incarnant un berdache, figure de l’« être aux deux esprits », un troisième sexe que les colonisateurs et le clergé ne pouvaient pas accepter. On y remarquera aussi les photos de la performance Relation dans l’espace (1977) que Marina Abramović et Ulay réalisèrent à la 37 Biennale de Venise. Un oeuvre intense sur les liens inextricables entre rencontre et choc amoureux…

Le corps aujourd’hui

Dans la même veine que Mouvement. L’expressivité du corps dans l’art, il faut voir à corps perdu | sharing madness, à la Galerie de l’UQAM. Les commissaires, Florence-Agathe Dubé-Moreau et Maude Johnson, ont répondu ensemble à nos questions.

Vous parlez du « rôle fondamental de la performance dans la structure institutionnelle »...

L’exposition s’intéresse au mouvement au sein d’oeuvres en art contemporain, mais aussi au mouvement qui se crée dans l’espace de la galerie. Celui des publics qui la sillonnent en suivant, ou pas, le parcours suggéré par la disposition des oeuvres. Celui des idées qui s’accordent, se contredisent, se métamorphosent au contact de la proposition commissariale. À cela s’ajoutent les gestes « invisibles » des personnes qui travaillent dans l’institution. On pourrait aussi penser aux manières selon lesquelles la performance met en tension les activités de muséalisation et d’exposition par ses rapports aux corps, aux espaces et aux temporalités.

Quel impact a encore
la pandémie sur nos relations ?

Elle a certainement modifié nos manières d’être ensemble — qui ont été altérées par des facteurs
inédits et ont acquis de nouveaux signifiants. Les oeuvres témoignent de cet état d’incertitude entre réconfort et étrangeté, rapprochement et distance, harmonie et dissonance. À nos yeux, la danse est le médium privilégié pour aborder ces questions, car elle permet d’examiner en profondeur nos interactions. Le pari est d’offrir un éventail d’oeuvres récentes qui portent les traces des derniers mois, mais surtout, on l’espère, qui offrent des pistes de réflexion pour naviguer sur le moment d’isolement, pourtant collectif, que nous avons traversé.

Comment rendre compte du geste dansé dans une expo ? Pour citer l’oeuvre Intimité de Zins-Browne, comment ne pas seulement « activer » le spectateur, mais « l’impliquer » ?

Durant la conception du commissariat, nous utilisions souvent les mots « chorégraphie » ou « chorale » pour décrire la relation que nous voulions établir entre les oeuvres, comme si elles dansaient ou chantaient ensemble. Cela s’exprime par les corps qui se rencontrent et les sons qui se répondent, mais aussi par les jeux de transparence et de rappels formels dans la galerie, par le mobilier imaginé spécifiquement pour chaque installation, par le zine qui prolonge le commissariat et par les performances à venir d’Andros Zins-Browne et de Lo Fi Dance Theory. L’exposition devient sa propre danse et invite les publics à y prendre part d’une manière qui n’est ni spectaculaire ni interactive, mais plutôt intime et ouverte.

Mouvement. L’expressivité du corps dans l’art

Commissaire principale : Andrea Kunard. Musée des beaux-arts du Canada. Jusqu’au 26 février.

à corps perdu | sharing madness

Commissaires : Florence-Agathe Dubé-Moreau et Maude Johnson. Galerie de l’UQAM. Jusqu’au 22 octobre.



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