Une courtepointe d’objets pour raconter les pensionnats des Autochtones

L’oeuvre se déploie autour d’une pièce centrale : la porte du pensionnat pour Autochtones où l’oncle du sculpteur a subi des abus.
Francis Vachon Le Devoir L’oeuvre se déploie autour d’une pièce centrale : la porte du pensionnat pour Autochtones où l’oncle du sculpteur a subi des abus.

Le Musée de la civilisation (MCQ) a dévoilé vendredi La couverture des témoins, une courtepointe coup-de-poing qui déploie, en 887 objets, le récit des pensionnats pour Autochtones du Canada. L’oeuvre, monumentale, est à l’image de la tache que l’épisode a laissée sur l’histoire canadienne.

L’artiste Carey Newman, issu des Premières Nations Kwakwaka’wakw et Salish de Colombie-Britannique, a parcouru 200 000 km, visité 77 communautés et rencontré plus de 10 000 personnes pour recueillir les artefacts qui tissent sa couverture. Des cheveux tressés. Une godasse abîmée. Des extraits de lettres, quelques journaux, beaucoup de photos. Autant de traces d’une histoire longtemps enfouie et qui fait lentement surface, un témoignage à la fois.

L’oeuvre se déploie autour d’une pièce centrale : la porte du pensionnat pour Autochtones où l’oncle du sculpteur, Edwin Newman, a subi des abus. Sur sa surface, une peinture, appelée Le prêtre et sa proie, montre un adulte à l’air cruel penché au-dessus d’un enfant recroquevillé. Au-dessus du linteau, un panneau.

« J’ai fait cette oeuvre pour ma fille, mais surtout pour mon père », explique le créateur dans un documentaire consacré au pèlerinage qui a mené à l’élaboration de l’oeuvre. Fils de survivant, Carey Newman voulait exposer ces objets oubliés qui racontent, parfois sous une lumière crue, le quotidien des 150 000 enfants autochtones arrachés à leur famille entre 1870 et 1996 pour remplir, souvent de force, les pensionnats.

Le musée consacre une salle complète à l’oeuvre de 12 mètres et annule le prix d’entrée pour les Autochtones jusqu’à son départ, le 19 février. Le geste, posé à l’occasion de la deuxième Journée nationale de la vérité et de la réconciliation, vise surtout à faire tomber les barrières qui séparent les musées et les peuples autochtones.

« De la perspective des Premières Nations, un musée, c’est une “affaire de Blancs”, explique Matthieu Gill-Bougie, conseiller aux affaires autochtones embauché l’an dernier par le MCQ. C’est vu comme une institution élitiste, académique. »

Les musées québécois s’interrogent davantage sur la place à accorder aux différentes cultures que leurs équivalents européens, chez qui des relents colonialistes continuent d’être parfois assumés, croit M. Gill-Bougie, un anthropologue de formation issu de la nation innue de Mashteuiatsh.

« Ici, les gens s’interrogent beaucoup là-dessus et prennent conscience que même si le propos n’est pas colonialiste, le regard peut être ethnocentriste », relève le conseiller. Depuis quelques années, le Musée de la civilisation prend soin d’accorder une place plus importante aux perspectives autochtones dans ses expositions. « Avant, la présence autochtone se résumait presque à des notes de bas de page », illustre-t-il.

Le MCQ revoit aussi ses méthodes ; plutôt que d’imposer une importante paperasse aux artistes qui soumettent des propositions, il s’ouvre aux envois filmés. « Un trop grand nombre de formulaires peut décourager n’importe quel artiste, et c’est peut-être encore plus vrai pour les artistes autochtones. Nous envisageons d’accepter les propositions faites par vidéo pour accorder une plus grande place à l’oralité. »

C’est la première fois que La couverture des témoins s’expose au Québec. Le Musée de la civilisation l’accueille jusqu’au 19 février. Un documentaire sur la réalisation de l’oeuvre est accessible gratuitement sur Vimeo, en anglais avec sous-titres en français.

À voir en vidéo